lundi 27 août 2007

CONTES DE LA GRAND'MÈRE OLERONNAISE


















LE NAUFRAGE DU PORT-CALÉDONIA




Un matin du mois de décembre mille neuf cent vingt quatre, et très précisément le deux décembre, les veilleurs découvrent, à six heures et demie du matin, un grand voilier à quatre mâts qui est venu donner sur le rocher d'Antioche. C'est un voilier à coque en acier. Il a encore tous ses mâts, et l'on s'aperçoit vite que, les rouleaux déferlant, une grande partie de l'équipage a grimpé dans la mâture. La mer monte depuis une heure vingt quatre, elle est donc presque à son plein, mais pas tout à fait ... Il y a encore du flux à venir. Le sémaphore signale le naufrage. Par radio, les veilleurs alertent aussi la Marine de Rochefort.
Les fonds, dans le pertuis, sont de trente mètres, mais le rocher d'Antioche, lui, dérase à marée basse. En mille neuf cent vingt quatre, il n'est pas signalé la nuit : Une balise sommaire, seule, le signale de jour. Nombreux sont les naufrages qui ont eu lieu en cet endroit.


Le navire qui s'est échoué, dont on ne connaît encore ni le nom ni la nationalité, doit bien mesurer près de cent mètres de long. On peut penser qu'il cale cinq mètres ou cinq mètres cinquante. Il est couché sur tribord, l'étrave vers le large. Il a touché la tête de la roche sur babord.


La station de sauvetage du village de Saint-Denis est avertie à sept heures. A huit heures, le canot Louise et Amélie , patron Octave Gaspard, sort de son hangar.... Impossible de le lancer dans le port par la rampe destinée à cet effet : Le port s'est ensablé : La rampe est impraticable. Un attelage de deux chevaux le traîne jusqu'à la plage et, après deux essais infructueux où il est pris de travers par les lames, il flotte enfin sur la mer démontée. Les huit rameurs souquent sur les lourds avirons. Les courants ne sont pas favorables et les vents sont contraires. Les déferlantes sont nombreuses.


Entre dix heures et quart et onze heures, le grand voilier perd tous ses mâts, qui s'abattent les uns après les autres. De la terre, on voit très bien les marins qui sont précipités à l'eau, en grappes ou les uns après les autres. Combien ont péri à ce moment-là ?
Sous les coups de boutoirs de la mer, le navire semble souffrir : La coque, semble-t-il, se tord et même, peut-être, se brise.




Les canotiers de Saint-Denis arrivent sur Antioche vers treize heures. Ils tentent d'approcher par le sud. Ils ont pris pied sur le rocher, mais il est absolument impossible d'aller plus avant : Les rouleaux et les brisants ne le permettent pas. On n'est cependant pas éloigné de plus de quatre cent mètres ... La partie arrière de l'épave a chaviré sur babord. On y voit très distinctement une quinzaine d'hommes, bien vivants, mais exposés à la vague la plus forte, la plus rageuse, qui arrache celui-ci ou celui-là, l'emporte, le noie.


A quatorze heures, le canot de Chaucre est lancé à la plage de Saint-Denis : Chaucre est la station la plus proche, on a hissé le canot sur un fardier. Un attelage de chevaux a fait de son mieux pour arriver au plus vite. Les Chaucrins ne parviennent pas vraiment à prendre la mer. Ils restent devant le port, impuissants.


Le canot de la Rochelle a été dépêché. Il a joué de malchance et il n'est pas en avance : D'abord parce que La Rochelle ne peut pas recevoir les messages radio du sémaphore de Chassiron ... _ Elle n'est pas équipée. Ensuite, prévenus par la Marine de Rochefort, les douaniers formant l'équipage sont dans l'impossibilité de procéder au lancement de leur canot à moteur : Son abri est placé dans un endroit tel qu'il s'échoue sur les vases de la marée basse ! Il faut bien du temps pour réussir à le mettre à l'eau !


Entre quatorze heures et seize heures trente, les canotiers de Saint-Denis, de là où ils sont, voient disparaître les naufragés l'un après l'autre, arrachés par les lames hargneuses et incessantes. Les sauveteurs venus de La Rochelle, eux, ne pourront approcher à moins d'un kilomètre du lieu du naufrage. Le remorqueur Toiras a lui-aussi appareillé de La Pallice. Il ne pourra approcher.


A seize heures, le canot de Saint-Denis quitte le rocher pour rentrer au port. Il reste encore trois hommes à bord du Port-Calédonia. Le sémaphore signalera que le dernier s'est jeté à la mer à seize heures quinze. Vingt trois corps seront retrouvés sur les côtes oléronnaises et inhumés dans le cimetière de Saint-Denis. On retrouva aussi le corps du chien du bord. Dès le milieu de l'après-midi, les derniers vestiges du Port-Calédonia étaient engloutis par les flots. On n' a rien retrouvé de la coque. elle a été complètement disloquée.






Le dimanche sept décembre, les corps n'étaient pas tous retrouvés. Un service religieux est cependant célébré par le pasteur Paul Froment, de la paroisse protestante de l'île d'Oleron. Le Consul de Finlande à La Rochelle, monsieur Érich Morch y assiste. Tous les habitants de Saint-Denis sont là. On est venu, même, des communes voisines.


Le navire, un quatre mâts barque était commandé par le capitaine Karlssonn. Selon la patente de santé signée à Méjillones, il y avait vingt cinq hommes à bord. Venant des côtes d'Amérique du sud, il avait fait bonne route. On peut imaginer qu'il s'était arrangé pour se présenter devant l'entrée du pertuis au petit jour. Il n'a pas embarqué de pilote. Il aura serré de trop près la pointe de Chassiron et sera venu se mettre au plein sur le rocher d'Antioche. Il n'était pas le premier à subir pareille mésaventure mais la plupart des bateaux qui étaient venus s'échouer là n'avaient pas perdu d' hommes, à une ou deux exceptions près. Le Port-Calédonia, lui, s'est perdu corps et biens.
On peut aussi penser que, bien qu'il ait fait bonne route, le navire aura été drossé sur le rocher par une bourrasque ... Il en est de fortes en effet. Qui le dira ?






















*












Oleron est un navire immobile. Les courants, les vents et les vagues la prennent par le noroît, du côté de la Pointe de Chassiron, encore dénommée pointe du" Bout-du-Monde ". Lorsque vous allez là-bas, venant du bourg de Saint-Denis, passant par l'âpre village de la Morlière, vous ne tardez pas à percevoir la véritable nature du sol oleronnais : Les couches de calcaire superposées en tables horizontales laissent apparaître l'os à travers la mince pellicule de terre. C'est le domaine du vent. Il a tout raclé sur le promontoire. Les rares buissons de tamaris ont des formes tortues, rabougries, échevelées. Quelques sombres cyprès ont résisté à grand peine ; ils sont demi-couchés et passablement déplumés, hirsutes. Dans la caillasse, loin en approchant de la falaise, des rangées de vignes tordent leurs ceps et leurs sarments. La vigne est basse, pour mieux résister aux ouragans ... Les ceps, dit-on, étaient naguère plantées au fond de trous creusés par les vignerons, de manière que le vent leur passe par-dessus sans les toucher. On fait là un vin blanc âpre, au goût de pierre à briquet.


Bien avant d'arriver à Saint-Denis, vous avez aperçu la haute tour du phare de Chassiron. Elle a été mise en service en mille huit cent trente cinq, pour permettre aux capitaines de se repérer dans le pertuis d'Antioche, lorsqu'ils passent entre l'île d' Oleron et l' île de Ré, pour se rendre à La Pallice ou à La Rochelle. Au hasard de la route et de ses méandres, le phare disparaît, puis, à nouveau, se découvre à vos yeux. Lorsque vous sortez de La Morlière, vous voyez une seconde tour qui se dresse là, plus près de la falaise. Elle est plus basse, et sa terrasse est surmontée d' un sémaphore : C'est la " Tour de la Marine "; autrefois, le sémaphore se trouvait encore un peu plus loin.


Vous serez surpris sans doute de trouver là, entre le phare et la falaise, un champ labouré, quelquefois planté en artichauts, quelquefois en choux ... Cultivé pendant qu'il en est temps encore : Le champ partira un jour à la mer ! Si l'on en juge par les traces qu'ils ont laissées, les lapins s'en donnent ici à coeur joie pendant la nuit! Quelques constructions abandonnées, au ras du vide, attendent que l'usure de la pierre les précipite sur l'estran, ce qui ne saurait tarder. Un blockhaus a déjà basculé ... Il datait de la dernière guerre.










En bas, les éboulis calcaires montrent que la terre recule bien, sans cesse, par petits morceaux ou par blocs. Des passionnés viennent là pour chercher les fossiles mis au jour par les roches brisées. Combien d'années faudra-t-il pour que basculent à leur tour le sémaphore et le phare?


Il est évident que la pointe du "Bout-du-Monde" s'avançait autrefois bien au-delà ... L'estran n'est composé que de roche usée, rasée, raclée, polie, encombrée par endroits de cailloutis. Par marée basse, surtout lors des grandes marées d'équinoxe, le spectacle est superbe. Encore plus, bien sûr, si vous le contemplez du haut du phare.


Les rouleaux venant du large déferlent là, accourent les uns derrière les autres, couronnés de crinières d'écume, se succédent inlassablement, scintillants de lumière. Le vent entraîne, enroule et déroule par longues écharpes les vols d'oiseaux de mer. La marée se retire très loin, découvrant des murs en longs festons de roches sauvages. Ce sont les murs des pêcheries, élevés là dans la nuit des temps, à force de bras, à force de mains, à force de reins ... Des kilomètres et des kilomètres de murs ... Pierres coupantes, arrachées au sol marin, à la barre à mine, à la pioche ... Transportées sur des distances incroyables, par des hommes qui étaient des paysans, à l'aide de brancards ... Des pierres qui ne tiennent ensemble que par l'art de leur mise en place, et par la pousse des huîtres qui les soudent ... Pierres qu'il faut remettre en place après chaque tempête, en s'entraidant, remplacer dès qu'il en manque une, sous peine de voir partir tout l'ouvrage ... Pierres qui doivent résister aux vagues, si acharnées fussent-elles, si violentes fussent-elles ... Et qui résistent ainsi depuis des siècles. Pièges à poisson, retenant orphies, bars et mulets surpris par le jusant. On les prend alors dans les flaques, au pied des murs.


Le jour, la nuit ... Qu'il fasse beau, qu'il vente, qu'il pleuve à plein temps, que la tempête hurle, on voit, chaque jour, partir sur les rochers des hommes courbés, les pieds dans des bottes ... Ils sont les ombres de ceux d'autrefois. Au temps passé, ils n'avaient que des sabots de bois ... Ils se plient pour résister au vent. La corbeille d'osier arrondit leur dos. Ils portent leurs outils à la main ... Ils vont, face au large, droit sur les brisants. On distingue, par les nuits noires, les halos de leurs lampes. Hier, ils partaient avec des torches ...








Le spectacle des ces murs arrondis comme autant de festons, de ces roches tant battues, tant limées, de ces flaques, de ces brisants, de ces vagues hargneuses, sans cesse renouvelées est un spectacle grandiose.


Par temps clair, on distingue très bien l'île de Ré, toute proche, le phare des Baleines qui en marque la pointe nord et, parfois, on aperçoit, au-delà, les maisons des Sables d'Olonne.
A plus d'un kilomètre en mer, on voit la tour d'Antioche, construite sur son rocher. Quelqu'un vous contera sans doute qu'elle se dresse à la place où s'élevait Antioche, ville disparue, engloutie, ... C'est toujours la légende de l'Atlantide, celle de la ville d'ys, celle de ... Quelle est la côte où n'existe pas semblable légende ?


Ce qui est certain, c'est que le rocher d'Antioche marque la place où se trouvait l'extrémité ultime d'Oleron ... Il y a combien de siècles ? ... Mais que sont les siècles pour la mer ? ... D'autres l'ont dejà dit. Les vents dominants, les courants et les lames ont rongé, brisé, creusé, grignoté, emporté ... Le feu de la tour d'Antioche n'a été mis en service que le cinq octobre mille neuf cent vingt cinq. Il remplaçait une balise en bois, juchée sur un derrick métallique. Mais la balise ne portait pas de feu, le roc n'était donc pas signalé la nuit ... Vous dire combien il y eut de naufrages sur ce roc ? ... On peut encore y compter les épaves les plus récentes, épaves de navires à voiles, de dundees ou de vapeurs ... Encore bien des vaisseaux ont-ils disparus là sans laisser de traces au fil du temps : Les cinquante dernières années du dix neuvième siècle virent s'échouer à Antioche plus de soixante bateaux ! Sachez donc que l'ancienne balise, dressée en mille huit cent cinquante huit était équipée ... d'une échelle pour que les naufragés puissent s'y agripper ... et d'une plate-forme où ils pourraient se réfugier ... C'est dire le nombre de malheurs qu'il y eut ici ! La tour de la Marine est là pour veiller. Ses occupants devaient alerter les secours. Ils disposaient d'un poste-émetteur de radio, au début du vingtième siècle, mais ne pouvaient communiquer qu' avec Ouessant et Rochefort ... La Pallice n'étant pas équipée.










Il y avait des canots de sauvetage : canot à moteur à La Rochelle, canots à rames au port de Saint-Denis et à la station de Chaucre, sur la commune de Saint-Georges d'Oleron. Il devait y en avoir d'autres encore, plus loin ... Sans doute à la Cotinière, et sans doute au Château d'Oleron ... Canots insubmersibles certes, mais lourds canots de bois, équipés de caissons étanches. On mettait ces canots à la mer en les faisant glisser sur des rails, ou en les traînant sur la plage ... avec l'aide des chevaux souvent.


Les équipages étaient composés de volontaires ... Paysans, puisqu'il n'y avait ici que des paysans ... Courageux, parfois téméraires même ... entraînés ... Et l'administrateur du quartier maritime veillait à cela. Mais enfin, malgré tout leur courage et toute leur bonne volonté, ils n'étaient pas de vrais marins. Ils n'en avaient que plus de mérite et leurs exploits n'en avaient que plus de valeur ...


Ils en avaient à leur actif, des exploits ... Dans chaque station ! ... On ne comptait plus les médailles gagnées dans les brisants à la force des rames. On ne comptait pas non plus le nombre de vies sauvées. On pouvait compter, par contre, les canotiers disparus en se portant au secours des naufragés. Dieu que leurs épouses, leurs fiancées et leurs mères avaient d'anxiété et combien elles versaient de pleurs lorsque les canots sortaient pour affronter la tempête, les lames et le vent !


















*










C'est un soir de décembre. La nuit est tombée tôt. Il ne reste du jour qu'une sorte de laitance blafarde sur l'horizon, qui ne tardera pas à s'évanouir. La lanterne, au-dessus de la porte de l'estaminet marque à peine sa tache blanche sur le mur. Il a plu des hallebardes. C'est fini maintenant, mais, sous la capuche de mon ciré, j'ai le visage encore ruisselant. J'avais mis mes bottes, heureusement.


Je n'irai pas à la côte ce soir : C'est mon tour d'aller mareyer le "Grand Sabiâ", la pêcherie la plus éloignée, tout près du rocher d'Antioche ... Ce n'est point la tempête qui m'empêchera d'y aller, mais le coefficient est trop faible : Cette écluse ne "dérasera" pas. Je vais chez Aline, la mère Thibaudeau, pour faire la partie avec les amis ... La partie de manille, évidemment, comme tous les soirs, quand on en a le temps, une fois les outils rangés et les animaux soignés.


J'ouvre la porte. J'ôte mon ciré. Je le tends à Aline : Elle le mettra sécher dans sa cuisine. Je balance ma casquette sur la patère ... Je n'ai pas loupé mon coup !


La salle est familière, basse, sombre, ménageant des coins où l'on imaginerait je ne sais quoi, si l'on ne savait depuis longtemps tout ce qui s'y trouve : L'horloge, là, dont le pendule luit de tout ses cabochons et de tout son cuivre jaune ... Ici le comptoir, avec le percolateur chrômé, lâchant parfois un jet de vapeur, là une table entourée de quatre chaises de bois, une autre ici, sur laquelle il y a un cendrier de porcelaine ... Le calendrier des postes qui est accroché à côté de la porte ... et l'annuaire des marées, dont les indications, chaque jour, sont cochées de façon qu'on puisse y lire le coefficient et l'heure de la marée ... Le coefficient est de cinquante deux aujourd'hui : Quand je disais qu'il était complètement inutile de se déranger ! ... Il fait chaud : Le poêle à charbon ronfle au-milieu de la pièce.




















Les amis sont là, autour de la troisième table. Dans l'ombre, leurs visages s'éclairent du côté de la lampe. Il y a Tortecol, et puis Méchin-Tête-de-Chien, suçant sa pipe éteinte, comme à l'habitude. Il y a le grand Pajot, ses joues et son menton sont hirsutes : Il ne se rase que le dimanche . Petit-Sifflet est assis à califourchon, sur une chaise à l'envers ; il appuie ses deux bras sur le dos du siège et semble réfléchir. Son éternelle casquette de marin est repoussée en arrière, laissant voir un front dégarni sur lequel il passe la paume de la main gauche ... La droite tient les cartes, car le jeu est commencé. Je salue.




Les verres sont vides. Je demande à Aline de les remplir. Elle part derrière le comptoir, chercher un verre et la bouteille. Le vent a repris des forces au-dehors ; on l'entend siffler, souffler, battre les volets. Ici, les barres sont mises aux fenêtres et aux contrevents ... La pluie se met de la partie. Méchain se lève pour me laisser la place : La Marie l'attend, dit-il. Hier, elle lui a passé un savon :


_ " Tu sais ce que c'est ... La tienne n'est pas différente. Pour ça, en voilà qui savent crier rien ! Ce n'est pas que j'en fasse grand cas, mais je vais rentrer à la maison tout à l'heure : La Roussette est prête à vêler ... Il faut que je veille..."




Bon. Je m'assieds. Je bois une lampée. Je bats les cartes. C'est au Petit-Sifflet de couper. Je distribue. Méchain regarde par-dessus les épaules pour apprécier les donnes. Il claque de la langue en passant derrière moi : _ Salaud, il signale ainsi que j'ai de belles cartes ... Il le signale à qui ? Je fais comme si je n'avais rien remarqué. Aline est retournée derrière son comptoir. Elle tripote les boutons de son poste de radio ... qui crachote, siffle et finit par faire entendre une musique espagnole.




_ " Ah ! Arrête ça ! On ne s'entend plus ! "












Un paquet de caporal circule autour de la table. Chacun roule sa cigarette, la colle d'un coup de langue. Le grand Pajot essuie sa moustache, jaunie mais triomphante. La fumée du tabac ne tarde pas à se développer, à nous envelopper, à assombrir encore, si c'était possible, la salle dont on ne distingue plus l'autre bout. Voix calmes, basses, rares ... gestes calmes aussi, machinaux, mécaniques, du poignet pour abattre la carte, du bras tout entier pour attraper le verre à pied. Visages attentifs, sérieux, fermés. Aline n' a pas arrêté sa radio ... Elle en a seulement baissé le volume sonore. Cela va bien, ça nous fait un bruit de fond. Cela ne nous gêne plus.




_" Allez, je m'en vais, dit Méchain. "




Il se lève, remonte ses bretelles et son pantalon, rentre le pan de sa chemise ... Il porte toujours une ceinture de flanelle en-dessous, rouge, comme les anciens ... C'est bon pour prévenir les rhumatismes. Cochon de temps ! Lui, il n'est pas bon pour les rhumatismes ! Méchain endosse son ciré, ajuste sa capuche ... Le voilà parti,




_" Salut les gars ... à demain? "




_ "A demain ", je grommelle, et les autres en font autant, certains que demain sera comme aujourd'hui, ou à peu près.


Je remarque que le papier collant jaune, en forme de spirale qui pend au plafond, pour attraper les mouches, s'est décollé ... Il est prêt à tomber ... Parmi les taches noires que font les insectes morts, une bouge : Une mouche encore vivante, qui fait vibrer ses ailes. Elle fait la même musique que le vent, s'essouffle parfois, fait des poses.


On dirait que la tempête redouble. Le vent s'engouffre dans la cheminée. La porte du poêle laisse échapper une bouffée de fumée verdâtre, nauséabonde ...


_" Pouah ! ... Un temps à ne pas laisser une sorcière dans la rue ! "








La porte s'ouvre. On dirait plutôt qu'elle explose, littéralement, avec un grand bruit. Une bourrasque s'engouffre, tourne dans la pièce, agite les rideaux ... Le papier attrape-mouches a volé au sol. Voilà ma casquette par terre. Il nous faut nous y mettre à deux, qui nous sommes levés précipitamment, pour repousser le battant et tourner le bec-de-cane. Le carillon de la porte tinte longuement.




Mais ce n'est pas une explosion. C'est la Mélie qui est entrée, la Mélie, tout de noir vêtue, comme à son habitude, avec son fichu sur la tête. Elle doit venir de l'école, juste à côté. C'est elle qui fait le ménage dans les classes, une fois par semaine, après la sortie des écoliers. C'est elle aussi qui tient le bureau des autobus, elle enregistre les colis au départ et réceptionne ceux qui arrivent. Elle a couru. Elle est essoufflée. Quel âge a-t-elle, la Mélie ?




_ Autant demander quel est l'âge du pied de tamarin, à côté de la mairie ... On l'a toujours connue, la Mélie ...




Elle a toujours été là ... Et je crois bien qu'elle a toujours eu le même âge. Elle est toute ronde, la Mélie, toute ronde, mais saurait-on dire qu'elle est grosse ? ... Elle avance difficilement, s'essouffle aisément. Ses joues sont aussi rebondies que les flotteurs de chalut que l'on trouve parfois, échoués, sur la plage. Elle est brave. On la respecte, mais on la craint aussi, un peu, et on l'évite : Elle pourrait bien savoir des choses ... On l'appelle la Mélie-aux-Herbes : Elle a des secrets de médecines bizarres qu'elle prépare dans l'ombre de sa cabane. On la voit parfois, par les nuits claires, se promener dans les champs et dans les vignes, sur les grèves encore, le sac et le canif à la main ... On ne peut pas ne pas la reconnaître : Sa démarche chaloupée est à nulle autre pareille ... Les jours de grandes marées, elle part sur son tricycle, déhanchée à gauche, déhanchée à droite. Ayant laissé sa machine au pied d'un buisson, elle va dans des coins dont elle s'efforce de conserver le secret ... Pour gratter les palourdes et on ne sait quoi de plus ... Mais des palourdes, elle en pêche, croyez-moi ... Elle connaît !












Ce n'est pas qu'on en ait peur, non ... On n'en a pas peur : Ses médecines sont bienfaisantes ... Tenez, l'autre semaine, est-ce que ce n'est pas elle qui a sauvé le petit qui avait le croup, chez les Barbier. Le docteur n'est venu qu'après.




La Mélie tend ses deux mains vers le Godin. Elle lui tourne ensuite le dos pour se chauffer les reins. Elle a un de ces postérieur, la Mélie ! Nous avons repris notre partie de cartes. Cela n'empêche pas de jeter un coup d'oeil ... Simplement, on parle plus doucement. Elle n'a rien dit, la Mélie. Elle parle peu ... Ou alors, il faut une occasion peu commune. Elle demande une tasse de Viandox, qu'Aline lui prépare.




Tout à coup, je reste en plan, mes cartes à la main : C'était à moi de jouer, mais les autres sont suspendus comme moi, en attente de quelque chose d'assez extraordinaire. Aline aussi s'est figée.




_ " Vous entendez souffler le vent? Il m'a semblé entendre un chien hurler tout à l'heure ..."




Mais oui, c'est bien vrai, tout à l'heure, un chien a hurlé, longuement ... Il a hurlé de frayeur. Il hurlait à la mort ... C'était entre deux bourrasques. Nous l'avons bien entendu ...




Le bouillon est brûlant, la Mélie se chauffe les paumes à la faïence. Elle s'est assise près du poêle. Elle ôte son fichu. Elle tousse, deux fois, discrètement, puis elle se tourne vers nous ... et elle parle ! Eh oui, elle parle ! De saisissement, nous restons figés.


_ " Vent qui souffle, cravans qui passent, chien qui hurle. Souvenez-vous : Nous sommes le deux décembre !"


Bon Dieu, mais c'est vrai que nous sommes le deux décembre ! Deux décembre ... Deux décembre mille neuf cent vingt quatre ... Le chien qui hurle ! Le vent qui souffle !












Tortecol prend la parole :


_ " C'est le deux décembre mille neuf cent vingt quatre ... C'est ce jour-là que s'est perdu le Port-Calédonia, sur le rocher d'Antioche, sur ce maudit rocher ... Vingt cinq marins péris et le bateau perdu. La mer a rendu les corps, moins deux que l'on n'a jamais retrouvés. Elle a rendu aussi le cadavre du chien du bord ... Quant au bateau, on n'en a rien retrouvé ... Un quatre mâts barque pourtant, avec une coque en acier, mesurant plus de quatre vingt dix mètres de long, jaugeant deux mille deux cent quarante et un tonneaux, portant quatre mille tonnes de nitrate en provenance de Mejillones, au Chili ... On n'a retrouvé qu'une vergue en bois de dix huit mètres de long ... et de la cargaison on n'a vu que quelques sacs de jute, vides, puisque la mer avait dissout le nitrate ..."




_ " Avoir navigué pendant quinze semaines ! Avoir passé le Cap Horn, avoir vaincu le Diable dans le pire des temps ..."




Lequel d'entre nous a poursuivi ?




_ " Dans le pire des temps ... Puisque le navire était parti du Chili au début du mois d'août ... C'est la saison la plus mauvaise au Cap Horn ... L'hiver austral ... Les vagues y sont semblables à des montagnes ! ... Grimper dans la mâture par ce vent, par ce froid, encaisser la pluie, la grêle ... Se geler les mains dans les haubans et sur les vergues, agripper la toile avec ses dents pour ferler les voiles ... Manquer à chaque instant de partir à la mer.
























_ "Veiller tout le jour et toute la nuit aux glaces qui dérivent. Et pourtant, il faut bien le passer, le Horn : Un quatre-mâts-barque ne peut pas emprunter le passage par le détroit de Magellan ... Allez donc louvoyer dans tous ces canaux, entre toutes ces falaises, entre toutes ces glaces ... Avec un quatre-mâts barque ! ... Il faut bien vingt ou trente minutes pour un seul virement de bord ... Pensez, trois phares carrés et un phare aurique à l'artimon ! Il avait donc bien fallu passer le Horn ! Tout cela pour se briser sur le rocher d'Antioche, après quinze semaines de mer ... Alors qu'on était si près du port ! "




_ " C'est vraiment manquer de chance ... D'autant qu'à quelques mois près ... Dès mille neuf cent vingt cinq, le feu de la tour d'Antioche était allumé : Plus possible de donner sur les rochers, même pendant la nuit la plus noire. "


















*


































La Mélie-aux-Herbes reprit la parole. Elle parlait d'une voix sourde mais bien distincte. Elle avait dressé la tête et l'on pouvait penser qu'elle regardait à l'intérieur d'elle-même, les yeux perdus dans un lointain qui ne pouvait se situer que dans un rêve ... Oui, c'est bien cela : Elle se situait au-delà du réel. On le sentait bien ...




_ " En mille neuf cent vingt quatre, je n'étais pas née. Ma soeur l'était, celle qui s'est mariée avec un marin de La Rochelle ... Paix à son âme, elle est morte il y a déjà pas mal d'années ... Et son mari l'avait laissée veuve depuis longtemps ... La mer l'avait pris, lui-aussi. Eh bien savez-vous ce qu'elle racontait ? O ! Elle s'en souvenait très bien de ce naufrage ... Pendant longtemps elle en a fait des cauchemars, la nuit ...




" Tous ces hommes que le vent cueillait dans les vergues pour les jeter dans les brisants ! Tous ces hommes : huit Finlandais, sept Allemands, deux Anglais, un Roumain, un Hollandais, un Hongrois et un Norvégien ... L'après-midi, il en restait encore une quinzaine sur le pont arrière... Les autres, montés dans la mâture, avaient péri dès les dix heures du matin, quand le gréement s'était abattu. Le canot de sauvetage du port de Saint-Denis, ayant réussi à prendre la mer après plusieurs essais était parvenu jusqu'au rocher, mais personne n'avait pu intervenir, tant les brisants étaient forts. Tenter le Diable plus avant eut été inutile et les sauveteurs auraient couru eux-mêmes à une mort certaine ...
A quatre heures de l'après-midi, il ne restait plus que trois hommes à bord du Port-Calédonia, encore l'un d'eux avait-il été rattrapé par ses compagnons au moment où une lame plus forte que les autres l'emportait. C'était pitié de voir cela, grande pitié !




















Le canot a pris le chemin du retour, à l'aviron... Le sémaphore indiquera que le dernier marin s'est jeté à la mer à quatre heures et demie : Plus aucun espoir de s'accrocher à l'épave, que chaque vague recouvrait ... Il s'est jeté à la mer et on ne l'a plus jamais revu vivant. Pauvre garçon, il a plongé en tenant la photographie de sa fiancée entre les dents ! Elle a été retrouvée sur une plage de l'île de Ré, près de Sainte-Marie, deux semaines plus tard. C'était celle d'une jolie jeune-femme, et le papier portait des traces très nettes : à l'évidence des traces de dents ... Les dents du marin qui l'avait serrée ... La jeune fille a-t-elle su un jour combien elle avait été aimée ? ... Cinq photographies, en tout, on été retrouvées et remises au Consul de Finlande ...




Le bateau était Finlandais ... Construit en Écosse, certes, mais immatriculé en Finlande, à Nystad a-t-on dit. Il était affrété par la Compagnie Bordes, de Nantes, qui avait pratiquement le monopole du transport du nitrate du Chili vers la France. Son Commandant était le Capitaine Karlssonn, dont le corps fut l'un des rares que l'on ait cru pouvoir identifier. Mais il vous faut savoir tout de même que ce ne sont pas vingt trois corps qui ont été retrouvés jusqu'à la fin du mois dans les goémons ... On en a retrouvé vingt quatre en fait, si l'on tient compte de celui qui a été découvert le vingt neuf décembre, horriblement mutilé, sur la Basse-Benaie, dans l'île de Ré. Il ne pouvait provenir que du naufrage du Port-Calédonia. On l'a enterré dans le cimetière de Saint-Martin. La mer n'a donc gardé qu'un seul marin ... Va savoir lequel ! ... On a beau avoir la liste des hommes d'équipage, trouvée sur le certificat sanitaire délivré au Chili ..."








*




Nous étions demeurés immobiles, pendant que la Mélie parlait d'une voix monotone et monocorde. C'est vrai que nous avons tous été marqués par le naufrage du Port-Calédonia... Tous ... à Saint-Denis et à La Morlière ... Pensez ... Le naufrage a été signalé par le sémaphore à six heures trente le matin ... Autrement dit, et il faut tenir compte de la saison, dès que les toutes premières clartés ont permis d'apercevoir quelque chose.




Deux décembre ! Jusqu'à seize heures trente, moment où le bateau a disparu, tous les gens des deux villages sont restés en haut de la falaise, priant, espérant, suivant les efforts des canotiers, reprenant espoir à l'arrivée du canot de La Rochelle, un canot à moteur celui-là ... Désespérant lorsqu'il devint évident que personne n'approcherait suffisamment du bateau en perdition ... Douleur de constater que le canot de Chaucre, amené jusqu'à la plage de Saint-Denis grâce à un attelage de chevaux ... Ce canot non plus ne pourrait aller jusqu'à Antioche ... Il ne parvint pas, même, à remonter le vent au-delà de la balise des Palles ... A vrai-dire, il ne parvint pas à sortir du port !




Angoisses des femmes, des soeurs, des fiancées, et des pères et des frères ... Angoisses à chaque coup de roulis un peu fort, à chaque coup de tangage ... et il y en avait de gigantesques ... à chaque instant ! L' instituteur, même, avait conduit ses élèves au bord de la falaise : Dans un semblable drame, on espère, on souffre, on craint ensemble, pour les siens et pour les inconnus dont la perte est de plus en plus évidente ... Pensez donc ! A quatre cent mètres du naufrage, les canotiers de Saint-Denis étaient parvenus ! Ils y étaient à treize heures, et ils avaient réussi à prendre pied sur le rocher. On les voyait très bien, et on voyait très bien aussi les rouleaux qui déferlaient jusqu'à eux ... On voyait très bien que personne ne pouvait avancer plus près ... Quatre cents mètres, vous vous rendez compte ? Quatre cents mètres, qu'est-ce que c'est ?
_ Presque rien ... Suffisamment pour regarder mourir ces hommes sans rien pouvoir faire, les derniers qui n'avaient pas été emportés dès le matin, quand ils étaient dans les vergues et les mâts : A dix heures et quart le grand mât arrière tombe, à dix heure et demie, c'est le grand mât, puis, à dix minutes d'intervalles c'est le mât d'artimon et le mât de misaine. Les gens du village ont vu tout cela, sans rien pouvoir faire, que prier ...






_ " Oui, eh bien moi, je vais vous dire. On en a parlé souvent, ma soeur et moi. Le cadavre du chien du bord, on l'a retrouvé vers le quatre ou le cinq décembre. Eh bien il faut croire ce que je vais vous raconter, parce que c'est ma soeur qui me l'a dit, et ma soeur, elle était assez grande à l'époque pour se souvenir ... Il faut me croire ... "




La Mélie avait changé de voix. Son ton était devenu plus aigü. Appuyée des deux coudes sur la table, nous regardant maintenant droit dans les yeux :




_ " Le chien du bord ... Dans la tempête, ma soeur l'a entendu hurler, hurler à la mort, longuement dans la nuit. Puis le hurlement s'est étranglé tout à coup. Ma soeur n'a jamais su quelle heure il était à ce moment-là, mais elle était sûre d'avoir entendu le chien hurler au moment précis où le Port Calédonia a heurté la roche. Malgré le vent, malgré la tempête ... Et Dieu sait si le vent soufflait ... Dieu sait si la pluie, et même la grêle ... tenez ... comme aujourd'hui ... Et il y avait de l'orage et des éclairs.
Elle se disait sûre que c'était bien avant six heures du matin ..."




"... Eh bien moi, je vais vous dire ce qu'elle m'a raconté, ma soeur. Et il faut le croire ... "




" Cela ne vous semble pas étrange, à vous, qu'un navire qui a été capable de vaincre le Horn vienne se jeter sur le rocher d'Antioche, au petit matin, alors qu'il était si près du port et qu'il aurait pu tout aussi bien rester au large en attendant le jour ? Cela ne vous semble pas étrange, qu'un Capitaine expérimenté, qui vient faire quinze semaines de navigation en descendant les côtes du Chili dans l'océan Pacifique, puis en remontant l'Atlantique tout le long de l'Amérique du Sud ... Vous trouvez cela crédible, vous, lorsqu'on vous raconte que ce superbe voilier est venu donner là, sur ce rocher, au lieu d'attendre le matin pour passer le Pertuis d'Antioche ! Il n'avait pas de pilote à son bord ... Et vous croyez qu'il n'en aurait pas attendu un ? _ Allons donc ! Trop facile ! Il faut trouver d'autres explications ! "








Comme la Mélie se taisait, mystérieuse, l'un de nous lui demanda d'aller plus avant, maintenant qu'elle en avait tant dit ... Mais on craignait quelque peu ... C'était la Mélie-aux-Herbes ! ... Elle prit le temps de boire son bouillon, à petits coups. On n'entendait plus que le coeur de la pendule, qui battait ... Qui battait... nous ne pensions plus à nos cartes.












*




_ " Je vais vous dire, moi ... Je vais vous dire. Hein ! ça ne vous semble pas curieux, ce navire que l'on découvre là, subitement, alors que le jour n'est pas encore levé ? ... Et puis le soir, dès qu'il n'y a plus un vivant à bord, tout à coup, le bateau disparaît ... disparaît complètement ... Et l'on ne retrouve que des cadavres, une vergue et cinq photos ! Allons ! ... A qui fera-t-on croire une pareille histoire ? ... Des bateaux, il y en a eu d'autres qui sont venus donner sur le rocher d'Antioche ... Beaucoup d'autres ... Ils n'ont pas disparu comme cela, effacés ... Leurs épaves sont encore là ... Un bateau de plus de quatre vingt dix mètres de long, avec une coque tout en acier ! ... Non, croyez-moi ... Il y a autre chose ... C'est une histoire, une histoire de l'Autre ... Je ne veux pas le nommer, mais vous m'avez bien comprise ... "












_" Eh la ! Comme tu y vas, la mère ! Des histoires du Diable, personne n'y croit plus, aujourd'hui ! "




_ " Ah ! oui ! Vous dites ça ! Eh bien je vais vous raconter, moi, comment cela s'est passé ..




"Tout le monde sait qu'il y a des navires qui ont la poisse ... Et vous le savez bien vous aussi ... Il y en a que le Malin persécute depuis le jour de leur lancement : Ils se couchent sur la rampe au lieu de glisser tout droit à l'eau, ou bien, leur quille ayant glissé convenablement dans la coulisse, ils vont donner sur le quai, sur un navire voisin ... On sait alors, tout de suite, que ces navires-là ont le mauvais oeil : Le Malin les aura un jour, quelles que soient les compétences de leurs capitaines. Il les aura ... Il les attend quelque part, à l'entrée d'un goulet, aux abords d'un récif, en pleine mer, parmi les déferlantes et les tourbillons ... Par temps calme même, parfaitement calme, au hasard d'un incendie.




_ "Le Port-Caledonia a été construit à Glasgow, très axactement, en mille huit cent quatre vingt douze ... On en a lancé, dans ce port écossais, des navires de toutes tailles et de toutes sortes ! La date de sa construction nous est fournie par les papiers du bord, que l'on a retrouvés dans les poches des vêtements, sur les cadavres. C'était donc un bateau qui avait trente deux ans ... Pendant trente deux ans, l'Autre avait attendu, laissant les équipages endormir leurs craintes ... Trente deux ans, Il a attendu ... Mais qu'est-ce que trente deux ans, pour Lui ? ... Pas plus que pour la mer qui ronge la roche à Chassiron.




_ "Vous savez ce que c'est, Méjillones, au Chili? L'instituteur me l'a montré dans son atlas, sur la carte de l'Amérique du sud ... Des déserts, des déserts torrides, secs, au nord du pays, près d'un port qui s'appelle Antofagasta ... Rien que des déserts parmi les plus secs de la terre ... Le Cornu seul peut se promener là-dedans ! Des kilomètres et des kilomètres ... Des centaines de kilomètres de lacs salés, desséchés, de roches éclatées. A l'horizon on voit fumer des volcans, les plus hauts de la planète ...










_ "Les hommes qui travaillent là-bas dans les mines, à gratter les couches de nitrate, se brûlent le visage et les mains. Ils ont le dos pelé par le soleil. Ceux qui ne grattent pas le sol remplissent les sacs. Les autres les chargent sur leur dos pour les conduire aux navires ... C'est cela le nitrate du Chili, que l'on répand dans nos champs pour faire pousser le blé ! ... C'est l'antichambre de l'Enfer, et ces ouvriers sont des damnés ! ... Quand ils meurent, épuisés par le travail et par le soleil, leurs cadavres mêmes se déssèchent et se momifient ... On les retrouve des siècles après ... Le rire de la mort est visible aux bouches de leurs crânes ... La peau se tend sur les os.




_ "Les équipages des navires qui vont là-bas n'éprouvent que la hâte d'en repartir ... Il y faut pourtant bien le temps du chargement ! Il est long, le temps du chargement ... à dos d'hommes ! Bien heureux encore lorsque l'Autre n'en profite pas pour faire éclore une épidémie de variole ou de choléra ... C'est tout ce qui saurait éclore dans ces régions-là !




_ "Bon. Quand il ne vous a pas eu là-bas, il vous attend à Valparaiso ... Valparaiso ... En a-t-on assez rêvé pourtant : La vallée du Paradis ! ... On aurait pu s'y arrêter à l'aller, avant de remonter vers le nord ... Peut-être l'a-t-on fait, pour prendre des vivres, pour faire de l'eau, pour réparer ce qui a pu casser dans le passage du Horn ... Y a-t-on fait escale, avant de redescendre vers le sud ? _ Probable : On ne s'embarque pas pour une si longue navigation ( en plein hiver austral puisqu'on a quitté Méjillones le huit août ) ... On ne s'embarque pas sans faire les pleins, sans charger les rafraîchissements, sans changer les espars et les cordages en mauvais état. A Valparaiso ... C'est bien vrai que les marins se croient au Paradis ! ... Les bistrots louches, les filles faciles ... Vous pensez, un voyage qui dure quinze semaines, on le prépare, on se gorge ! Et c'est là que l'Autre vous attend encore : Un coup de couteau au cours d'une rixe, c'est si vite reçu ! Les fleurs qui s'épanouissent aux alentours de ces ports, c'est tout fleurs vénéneuses : On a sa fiancée, oui. On garde sa photo contre son coeur, oui. Mais il n'empêche : Des voyages de quinze semaines, à s'accrocher aux étais et aux filières pour que les vagues ne vous précipitent pas à la mer ...










_ "Des voyages de quinze semaines à boire son boujaron de tafia dans un poste d'équipage qui empeste le graillon, la sueur et le nitrate ! Des voyages de quinze semaines à dormir dans les hamacs, bien heureux lorsque le roulis et le tangage vous permettent de sommeiller un peu, de récupérer des grandes fatigues ... Des fois douze heures sur le pont, à se battre avec la mer, à se battre avec les voiles, à se battre avec les drisses et les écoutes! Et puis le froid ! ... On sait bien qu'on va le rencontrer, le froid ... On le connaît, mais on ne s'y habitue pas. Comment s'y habituer ? Le froid qui vous coupe le visage, qui vous fige les doigts, qui vous coupe le souffle. Et la veille aux glaces ! ... Ces énormes montagnes de glace qui dérivent ...




_ "Avez-vous jamais entendu raconter les histoires des bateaux qui ont été pris par les glaces ? Vous a-t-on jamais raconté l'errance de ce navire que les marins rencontrent parfois, entre les îles, de Chiloé à la Terre-de-Feu ? Ce navire entièrement pris par la glace, avec ses mâts et ses haubans givrés et, sur la dunette, son Commandant, gelé lui-aussi, debout, et son bras droit est tendu, indiquant la direction d'un horrible danger, on ne sait lequel ... Alors oui, bien sûr, on l'aime, sa fiancée, qui attend, on l'espère, dans les neiges de la Finlande, dans les vallées d'Allemagne ou dans les plaines de la Hongrie ... On ne l' oublie pas...
Comment l'oublierait-on ? On n'a rien d'autre que son souvenir et on n'espère rien d'autre que la revoir ...




_ "Il n'empêche, Valparaiso, c'est aussi les filles, et cela se situe sur un autre plan ... Ce n'est pas la même chose ... Et le Cornu vous attend là-aussi : Combien de fleurs d'amour se sont-elles révélées empoisonnées ? Combien de baisers rageurs ont-ils conduit directement au cimetière, en haut de la colline de Valparaiso ? _ Qu'importe, la mer aussi, la gueuse, elle vous prend, elle vous baise, elle vous tue ... Qu'importe ... Il faut bien que l'on vive !




_ "Il vous a raté, le Cornu ? _ Il vous guette un peu plus loin. Il est certain de vous avoir ... En a-t-il eu des navires, des navires entiers, perdus corps et biens, disparus dans les méandres des canaux de Biggle ou de Magellan ! ... Les plus grands cimetières de bateaux du monde ! On en voit encore quelques carcasses, mais la plupart ont disparu, complètement.






_ "Allons, le Port-Calédonia ne passera pas par les détroits : Impossible pour un quatre-mâts barque ... Il faudrait être fou : On n'aurait pas les largeurs pour louvoyer ... Et Dieu sait s'il faudrait en tirer, des bords, sous les éboulements des glaciers! Bon ... Le Capitaine Karlssonn fait un pied de nez à l'Autre. ... On passera le Horn !




_ "On vous a raconté ... Vous savez ce que c'est, le Horn ... Avec le vent qui refuse ... Avec des montagnes d'eau qui s'abattent sur le navire, déferlent sur le pont, arrachent les écoutilles, brisent les mâts, surprennent le timonier, couchent le bateau ... Est-ce qu'il va se relever ? ... "Allez, relève-toi, Bon Dieu ... Relève-toi et je le jure : Je donnerai tout ce que j'ai aux pauvres, le jour de mon mariage au temple de mon village" ... "Vas-tu te relever?"




_ "On vous a conté le regard mauvais des grands albatros qui planent dans les vents, vous fixent de leur oeil méchant, vous menacent de leurs becs puissants, jaunes, crochus ... Ils vous attendent, eux-aussi. Ils ont tout leur temps ... Ils glissent sur l'aile et disparaissent ... Ils reviendront, soyez en sûrs ! Combien de matelots, combien de Capitaines ont-ils disparu là, entre la Terre-de-Feu et l'Antarctique! _ Le Malin, c'est là qu'ils vous attend!




_ "Eh bien, moi, je vous le dis, c'est là qu'il l'a pris, le Port-Calédonia. C'est là qu'il l'a saisi, pour ne pas le laisser échapper, cette fois.




_ "Une vague encore plus monstrueuse que les autres, bavant l'écume, crachant la rage vers le ciel, accourant du pôle sud ... Une vague ... Mais peut-on encore appeler ça une vague? Il en vient quelquefois, des furies comme ça ... Nos maris, nos gars les ont aperçues ... Bien rares sont ceux qui sont revenus pour le dire ... Il est même possible qu'il n'y ait pas eu de vent, ce jour-là. L'océan semble plat, calme. Il respire profondément, on dirait qu'il dort. Et puis ça vous vient dessus sans prévenir. La vigie a juste le temps d'ouvrir la bouche, pas le temps d'articuler un cri, un avertissement ...














_ "La vague les a saisis là, ceux du Port-Calédonia ...Elle a pris le bateau sur son dos. Elle a couru, couru ...Que c'est rien de le dire ! Et qu'en a -t-elle fait, je vous le demande? _ Elle a traversé l'Atlantique le temps d'un respire, d'un seul élan ... Le Cornu était dedans!




_"Elle a jeté le bateau sur le rocher d'Antioche ... Loin, tout ça ? _ Que sont les milles marins pour le Diable ? ... Et comme il n'était pas complètement brisé, comme les marins n'étaient pas encore noyés, Le Diable ... Eh ! Il fallait bien que je finisse pas le nommer!




"Le Diable s'est acharné ... Il a fait souffler tous les vents, tonner tous les orages, courir tous les rouleaux dans les brisants ... Il a tout secoué jusqu'à ce qu'il n'y ait plus un vivant. Alors il a repris le navire, d'un seul coup ... Il l'a remporté. Vous n'avez pas entendu parler de ces bateaux qui errent dans les étendues, démâtés, coques crevées ... Ces bateaux-fantômes ... Parfois on les aperçoit dans les brumes ... On dirait qu'ils volent. Ils passent, et on ne les approche jamais ... Voilà comment le Port-Calédonia a disparu, mes amis ... Et voilà pourquoi il est apparu tout d'un coup, au moment où l'on entendait hurler le chien du bord, malgré la tempête ... Voilà pour quoi il a disparu d'un seul coup, sans que peronne ne puisse en retrouver la trace : Pensez ... Quelques vieux sacs vides, des cadavres, dont celui du chien, une vergue de dix-huit mètres ! Et les photos ... Les photos des fiancées, retrouvées avec des marques de dents !


_ "Vingt trois corps ont été enterrés dans le cimetière de Saint-Denis, vingt trois, dans la même tombe ... Le Pasteur est venu, le Consul de Finlande aussi ... Il venait de La Rochelle. Il s'appelait Monsieur Érich Morch. Le service funèbre a eu lieu le douze décembre ... On n'avait pas encore retrouvé tous les corps.
















_ "Elle vous paraît bizarre, ma façon de raconter les choses ? Les ports et les côtes n'en manquent pas, pourtant, des histoires de ce genre et il faut bien y croire ... Comment comprendre ? ...Et si vous ne croyez pas à ces histoires, à quoi pouvez-vous bien croire ? Je vous le dis, c'est lui, c'est le Cornu ... Je voudrais ne pas l'avoir nommé du tout ... Je l'entends souffler la nuit, du côté de Chassiron, quand je vais faire la cueillette des simples ... Ah ! Il m'aura bien un jour, tout comme Il nous aura tous! ... D'où viendra-t-Il ? Comment viendra-t-Il ? Il sort, les nuits d'ouragan comme celle-là. Il sort du feu de ses volcans ...






_ "Les marins du Port-Calédonia en ont aperçu, des volcans, tout au long de la Cordillère du Chili ! Le Malin sort des flammes de la Terre-de-Feu. Il sort de je-ne-sais-où ... Mais il vient jusque là, songez-y : Est-ce que la terre n'a jamais tremblé ici ?"
















*


























Il y eut un bruit sec : Le verre de la lampe avait claqué. Au-dehors, un éclair avait dû zébrer le ciel : On avait perçu sa clarté entre les fentes des planches. Aline alla chercher une chandelle. Au loin, entre les roulements de l'orage et les sifflements du vent, il semblait bien que l'on entendît un chien hurler ... Un chien !




La Mélie remettait son fichu, une charrette passait, tardive ... On entendait crisser les bandages de fer de ses roues, on entendait gémir les moyeux, on entendit un cheval hennir longuement ...


_ " Allez, je vais rentrer chez moi. Je n'ai pas loin à aller."






C'est moi qui lui ai ouvert la porte, et le carillon tinta de nouveau. Je l'entrebâillai juste ce qu'il faut, puis je m'arqueboutai pour refermer le battant.




_ " Soir, Aline. On s'en va aussi. Tiens, verse-nous le dernier coup de blanc ...




_ " Eh bien Monsieur, c'est dur à dire ... Mais la Mélie ... On ne l'a jamais revue. On a retrouvé une de ses chaussures... On les connaissait bien ses chaussures, toutes déformées ... Il n'y avait pas de doute possible ... On a retrouvé une de ses chaussures et son fichu noir, celui qu'elle mettait sur sa tête. Vous savez où on les a retrouvés ? ... Et c'est le Petit-Sifflet qui les a retrouvés, roulés dans les varechs, à la laisse de marée basse ... Là où la plupart des corps s'échouent après chaque naufrage : Il allait aux palourdes.












C'était il y a quelques années et depuis ... Depuis, Monsieur ... Tous les ans, le deux décembre, dans la nuit, on entend le vent et on entend un chien qui hurle à la mort. Et savez-vous encore ?




... "Quelques jours plus tard, de l'autre côté, à Sainte-Marie, dans l'île de Ré, un promeneur trouve une photographie sur la plage, une photographie un peu jaunie mais intacte ou presque ... Elle représente un beau gars aux cheveux blonds ... Et il y a sur la photo des traces ... Comme des traces de dents ... Comme si elle avait été serrée entre des dents ... Allez donc comprendre !




" Et savez-vous, Monsieur ? ... On avait entendu passer une charrette tirée par un cheval. Nous l'avons tous entendue, quand la Mélie a eu fini de parler ... Eh bien ... A Saint-Denis, à cette époque-là, il n'y avait plus un seul cheval depuis déjà longtemps ! "












* * *










LA MOUETTE








La mouette est restée là, tout le temps qu'a duré la cérémonie ... Cérémonie ? ... Il devait y avoir beaucoup de monde ... On me l'a dit ensuite. Je n'ai vu personne, je n'ai rien entendu. La mouette tournait sur un fond de ciel bleu, un bleu d'une pureté comme en connaissent, seuls, les étés d'Oleron. Elle tournait là, au-dessus du cimetière. Ses ailes étendues ne battaient pas. Elle était si proche et si lointaine à la fois. Elle devait tordre le cou : L'un de ses yeux ne me quittait pas, moi ... Et j'étais l'axe des cercles qu'elle traçait. En fait, elle parcourait une lente spirale verticale, tantôt doucement ascendante, tantôt descendante, utilisant à sa guise les courants aériens. Je ne sais pas si elle est partie en même temps que moi : Je me suis enfui dès que la foule s'est mise à bouger pour jeter des roses dans la fosse ouverte de la tombe. J'ai couru.










Je suis revenu le lendemain, seul, la tête vide, les mains vides aussi, et vide mon corps tout entier. J'ai suivi l'allée en marchant sur le sable. Troisième allée de droite ... Je n'ai pas compté. C'est là ... C'est affreux, une tombe ... Le chaos ... Terre meuble en tas légèrement bombé ... Mottes ... Glaise ... Traces de coups de pelles et de râteau ... La mort, cela n'a pas de forme ... Fleurs coupées : Le vent les a déjà dispersées. Rien pour guider le souvenir, rien pour accrocher une pensée. Complètement en errance ...










Et la mouette est là encore. Je me demande si elle me suit, lorsque je pars ... Il faudra que je regarde ...
























Une ligne droite ... L' angle d'une pierre, une bordure de ciment ... Une surface plane ... Stèle ... Lettres gravées ... N'importe quoi ... Une croix pour me dire où je suis. Trop tôt, trop frais ... Trop, trop, trop ...










Debout ... Envie de s'asseoir et de rester là un long moment ... Ce lapin sur le bord de la route tout à l'heure ... Mort, mort, mort ... On ne peut pas s'asseoir. Il a plu ... Quand ? _ Je ne sais pas. Ne pas mettre les pieds dans la boue ... La boue, la boue.
Il faudra que je demande au fossoyeur de veiller à ce que les herbes ne poussent pas entre les mottes, que les herbes ne poussent pas ... En attendant.








Les feuillages des bouquets se fanent déjà ... J'avais dit que je ne voulais pas de fleurs, pas de fleurs ... Bah ! ... Pas de fleurs artificielles en tout cas.










_" Qu'est-ce que tu ne veux pas ? "










Quelle importance ? ... Demain ... Y aura-t-il un jour qui sera demain? Hier, hier, hier ... C'est fini et l'on n'y peut plus rien.












Tourneras-tu, là-haut ? ... Tourneras-tu toujours ? Qui es-tu ? Je distingue bien ton ventre blanc. Au bout de chacune de tes ailes je vois une plume noire ... O ! Pas grosse, mais pourtant bien nette. Tu me regardes , tu penches la tête, tu me montre ton bec jaune, les rémiges de tes ailes plient, à chaque virage, celles de la queue s'élargissent ... Un peu comme les plis d'un éventail. Je vois, sous ton ventre, tes pattes pliées, roses.








Est-il vrai que les âmes des disparus, reviennent sous les apparences des mouettes ? ... Et d'abord, s'agit-il bien ici d'une mouette ? N'est-ce pas un goéland ? ...










" Mouettes, gris et goélands" ...
Bribes de récitation revenant à ma mémoire, avec des odeurs d'encre violette ... Qu'est-ce qu'un gris ? ... Un goéland, c'est plus gros qu'une mouette, et puis ce n'est pas tout blanc : Le "goéland argenté", dit-on ... Le goéland, c'est blanc, mais c'est aussi gris, d'un gris-bleuté. Quant aux oiseaux que Victor Hugo appelle des "gris", il ne peut s'agirque de goélands immatures : Ils n'ont pas encore leurs plumes blanches, ils sont d'un gris fuligineux. Alors ?










Alors, la "mienne", c'est une mouette. Certain.
"Mouette Rieuse" ? Non, la mienne ne rit pas ... Les mouettes rieuses ont, à la commissure des paupières, un trait de khôl très noir ... Celle-ci n'en a pas. Elle est toute blanche, à l'exception de ces deux petites taches aux extrémités des ailes.














Les mouettes se réunissent, l'après-midi, à l'heure de la sieste, sur la rampe d'une passerelle, dans le Port de La Cotinière. Immobiles comme éléments du décor. Elles attendent. Elles attendent le retour des chalutiers. Leurs ailes sont repliées sur leur dos. Les patrons-pêcheurs retraités attendent aussi, sur le banc, muets ou presque. Ils attendent. Ils regardent les mouettes, puis leurs regards se perdent au loin ... Dans leur passé ... Ils portent vareuse rouge brique ou bleue. Ils ont les mains sur les genoux. L'un d'eux fume la pipe.










Je sais que viendra un enfant. Il lancera du pain ... Les mouettes s'envoleront, elles crieront, elles froisseront leurs ailes, elles se croiseront, plongeront, fuseront, se resserreront, se sépareront, se battront, s'arracheront les croûtons. Lorsqu' il n'y aura plus de pain, elles reviendront se jucher sur leur rampe, les unes à côté des autres, comme à la parade. Elles reprendront leur attente silencieuse. O ! Mouettes, si vous représentez les âmes des marins disparus, prenez votre vol ... Partez toutes à la fois : Un chalutier rentre dans le chenal : Accueillez son équipage comme il se doit, saluez ... C'est la fête : Ils sont là ! C'est une fleur en ombelle qui éclôt, qui s'épanouit, blanche, avec des éclats de lumière ... Bouquet de fleurs innombrables tombant du ciel, mille pétales y remontant ... Cris de joie.










Méditez, mouettes et goélands, méditez, rassemblés sur la plage. Vous laisserez sur le sable les traces de vos pas réguliers. J'y lirai votre nom à la forme des palmures. Consentirez-vous à laisser un peu de place à mon passage ?










... Moi qui vais, l'esprit toujours vacant, qui vais, qui vais. ... Vous dérangeant à peine ... Vous ne ferez pas de moi grand cas. C'est bien ainsi. Si, à mon geste trop vif, vous prenez votre envol, mouettes et goélands, ce ne sera qu'un coup d'aile, comme à regret, mais dédaigneux suffisamment ... Vous irez vous poser à nouveau, à deux pas. Vous allez vous plonger dans vos méditations, à nouveau .








Et "ma" mouette à moi ? Eh bien elle est là. Elle ne me quitte pas.








Bien sûr que c'est la même ! Bien sûr que c'est moi qu'elle accompagne ! Mouette, O mouette ! C'est bien toi ?










O toi ! Je sais que tu es là-bas, au début de la troisième allée de droite. Les pluies ont délité les mottes, délité ... Tu es là ... Mais les mouettes sont les âmes des disparus ... Disparus ... Disparus. La plage est lisse. Elle est blonde. Elle est longue. Le vent et la mer qui se retirait ont sculpté des dunes sur le sable, dunes minuscules, pressées, innombrables ... Tout un Sahara, des kilomètres de Sahara ... A la laisse de haute-mer, le cadavre d'un marsouin est venu s'échouer : Mort, tu es là, comme une tache, comme un point.










Mouette, ne me quitte pas.














La nuit, où es-tu ? On vous voit, le soir, passer au-dessus des marais ... Longues écharpes ou groupes disposés en angles plus ou moins fermés, agressifs. Ces derniers volent vite. Ils iront loin. Mais les mouettes, pour la plupart, resteront dans le marais, immobiles, muettes. Elles ne regagneront l'océan que le lendemain matin, avant l'aube, à l'heure dite " l'heure de la passée ". Toi, où es-tu, toute la nuit ? _ Restes-tu sur mon toit? Veilles-tu ? A quoi songes-tu ? Ne me quitte pas.










Les goélands sont chez eux, juchés sur les cailloux les plus gros, au bout de l'estran , tandis que balance la marée. Ils ne bougent guère. A peine , de temps à autre, l'un d'entre eux s'élève négligeamment, d'un vol lourd. Ses palmes battent l'eau qui jaillit. De quatre coups d'ailes, tardivement, il décolle à grand bruit. Dans son bec il tient une étoile de mer. Il y en a tant sur les fonds marins que les autres oiseaux ne la lui disputeront pas.










Mais les mouettes, elles, se tiennent au large. Par mer calme, elles planent dans un ciel de porcelaine, par couples souvent. On en voit s'agiter soudain, briser leur élan, tourner, virer, puis se laisser tomber, comme plomb. Elles plongent. Nous savons qu'elles ratent rarement leur coup . Elles remonteront à la verticale, un poisson dans le bec. Les mouettes, elles, tourneront à nouveau, plongeront encore, puis s'en iront.






























" Ma" mouette, je l'ai revue. Elle m'avait précédé. Je l'ai vue planer sur la Seine, près du pont Mirabeau. J'étais heureux de la retrouver là. Appuyé à la vitre du wagon qui m'emportait, j'avais songé à elle tout au long d'un trajet inconscient. Sa présence me rassure. Je sais aussi que je la retrouverai, en rentrant chez nous. Elle sera peut-être perchée, immobile, sur le haut d'un piquet de clôture, au bord d'un marais-salant : Souvent les mouettes et les goélands sont ainsi juchés. Ils méditent. Ou peut-être bien qu'ils prient. M'apprendrez-vous à prier ?










Souvent les marins rapportent des goélands blessés, ou bien ils les ont pris à l'hameçon d'une ligne ... Tristes volailles désailées, souillées de leur propre sanie. On en voit dans une cour, chaloupant sur leurs larges pieds, ici malcommodes. Écoeurés, trop nourris, ils attendent que passe le temps. Mais les mouettes, sont libres,elles.










Mouette prise au vent de tempête, emportée, glissant dans les courants, montant à la verticale comme un cerf-volant, sans bouger les ailes ... Mouette, blanc voilier des airs, pourquoi crier si lamentablement ?


































Les mouettes meurent-elles un jour, elles aussi ? ... Elles meurent dans la laitance d'un petit matin ou bien dans les ors et les feux du soir ? _ Les mouettes meurent aussi. On trouve leurs corps, parfois, petits chiffons de plumes ébouriffés, tordus , trempés, sur le sable de la plage. ou sur le goémon. Les mouettes sont les âmes de nos amours. Elles meurent lorsque se perd leur souvenir ... Lorsque nul n'en conserve mémoire ... C'est alors que les morts meurent pour de bon.
















* *
*LA DURANDIÈRE






















Venant de Foulerot, vous qui passez par l'avenue de la Durandière, allant de Plaisance jusqu'au port du Douhet, gardant la mer à votre droite ... Aix toute proche, Chatellaillon et La Rochelle ... A votre gauche la dune, sur laquelle ont poussé des villas d'été, s'entrechoquant ... Plus loin les anciens marais-salants, desséchés ou remplis, selon les hasards de la pluie, les hauteurs de la marée ... Vous avez, peut-être, emprunté le chemin de la Malentreprise pour couper à travers la forêt. Il vous a mené jusqu'à un petit bois de chênes-verts, sombres et austères. De là, même si le temps est beau, même si la mer est calme ... De là on entend sonner la mer. Cette baie est la Malconche, où les rouleaux viennent déferler, chargés du sable qu'ils rongent.








Chacun sait que la mer, ici, mord sur la terre. Le vent y joint ses propres efforts pour niveler la dune. La mer est passée là déjà, plusieurs fois, et de tout temps. Saviez-vous que tous ces marais-salants, jusqu'au bourg de Saint-Georges, jusqu'au bourg de Sauzelle et au-delà, sont creusés depuis plus de mille ans dans des terres qui sont situées au-dessous du niveau de l'océan ? La contemplation d'une carte vous permettra d'imaginer la large échancrure que provoquerait au-milieu des terres une pénétration des eaux : L'île de Ré a son fier ... Oleron pourrait bien avoir un jour le sien ... Un quart de la commune de Saint-Georges, s'étendant de Boyardville à Chaucre et Domino, disparaîtrait sous les flots. Songez-y, vous qui rêvez d'élever votre maison dans la dune !










_ " Bonjour, Maître Durand ... N'auriez-vous pas de l'emploi pour un gars qui n'est pas fainéant , qui a de la force et de l'endurance ?"
















Le gars en question est bel homme, ma foi. Il est debout, là, vêtu d'une camisole de lin, de braies qui s'arrêtent au genou. Il a les jambes et les pieds nus mais il porte, liés l'un à l'autre par une courroie qui passe autour de son cou, deux sabots de bois auxquels s'ajustent des jambières de toile. Il a son balluchon sur l'épaule, lié à un bâton ... Un curieux bâton, ma foi, de coudrier sculpté : Une couleuvre s'y tord, de sa bouche sort une grenouille qui sert de poignée. Il a ôté son chapeau de paille à large bord, il le tient à la main, respectueusement. D'où vient-il ?








_" Je suis resté à Moëze quelque temps. Le boulanger avait besoin de bras pour sa provision de fagots. Quand il n'a plus eu besoin de moi, j'ai fini la saison en pêchant l'anguille dans les ruissons. L'aubergiste payait bien."








_" Tu sais tenir la charrue ?"








... C'est ainsi que le gars est arrivé à la Durandière, par un après-midi de printemps. Il se faisait appeler Guillaume. Il a commencé par coucher dans la paille, au fond de l'écurie. Le matin, il mangeait la soupe avec le maître, la soupe de gruau, à la cuisine. Il avait un couteau à large lame, qui se repliait dans un manche de buis dont la virole était gravée. Il taillait son pain en le tenant sous son bras, coupait la tranche en dés qu'il laissait gonfler dans l'assiette. Lors de son arrivée à la Durandière, il était plus ou moins couvert de poussière : La poussière blanche que les roues des charrettes écrasent sur les chemins et que soulève la moindre brise. Mais c'était un homme très propre. Il lavait son linge dans le timbre, près du puits. Il lavait aussi son torse, tous les matins, avant de déjeuner, avec un torchon de lin, nu jusqu'à la ceinture.














Dès le jour de son arrivée, il montra ce qu'il savait faire : Avant le dîner, ce fut lui qui procéda à la traite des vaches ... Cinq vaches aux mamelles gonflées ... Il fit leur litière de fougères fraîches. Il distribua le foin dans les mangeoires, au bout de la fourche, mais avant, il avait conduit les bêtes à l'abreuvoir. Calant le tabouret à trois pieds, il s'était ensuite assis. Il avait enduit de graisse ses deux paumes puis saisi les pis de la première de la rangée, une noire ... Il lui avait auparavant lié la queue à la cuisse ... On voyait bien qu'il avait l'habitude : La traite était régulière ... Le lait giclait et moussait dans le seau.








_ " Guillaume, de quelle paroisse es-tu ?"










On n'avait jamais pu le lui faire dire. Il trouvait toujours un prétexte pour éluder la question. Du reste, il n'était pas très causant ... Correct, toujours, avec tout le monde, travailleur, ne rechignant à rien ... Mais secret et solitaire. On avait vu qu'il savait lire ... Dans la paille où il couchait, on avait aperçu des journaux, que le maître croyait avoir jetés. C'était la saison de décavaillonner la vigne. Guillaume y montra son savoir, levé avant le soleil, couché après tout le monde, ne se plaignant jamais de rien. Le dimanche, il allait avec le maître à la messe à l'église de Saint-Georges. On y allait à pied : Quelque trois kilomètres ... La maîtresse prenait place sur le dos du bourriquet, en posant ses chaussures sur les arquets.










Elle avait mis sa robe la plus neuve. Elle portait le bonnet de dentelle. Elle était assez belle encore, quoique le soleil ait brûlé son visage ...
















Pendant tout l'office, Guillaume restait debout, appuyé au pilier du portail, son large chapeau entre les mains. Les semaines passant, il avait gagné la confiance de ses employeurs. Il ne couchait plus sur la paille. On avait aménagé pour lui le fournion qui était derrière la cuisine. Il s'y était fait une paillasse de petit sart séché. Il partageait la table commune. On avait appris qu'il s'appelait Guillaume Mauvoisin.










La Durandière n'était pas la plus grosse ferme des environs, loin s'en faut ! Mais c'était une assez jolie ferme tout de même, tout enclose, avec une allée de robiniers pour y conduire. Un grand corps de bâtiments construit sur un seul niveau, comme la plupart des maisons oleronnaises, avec grenier dans le haut : L'étable s'y trouvait, et le hangar, puis le chai où dormaient les barriques, et le treuil à vendanges .... La maison des maîtres avait un étage, elle. Elle formait un angle droit avec le reste mais tournait le dos à la mer, se protégeant ainsi du vent et des embruns. Il y avait , au centre de la cour, un puits et son timbre. Dans un coin on trouvait le poulailler, la meule de foin, le tas de fumier, dans un autre coin, sombre, il y avait le parc à gorets : Dans un grand chaudron, la maîtresse faisait chauffer la beurnée chaque jour, y jetant des choux, des betteraves et des pommes de terre.










Guillaume se levait souvent, la nuit, sans faire de bruit.. On ne se demanda pas longtemps où il pouvait bien rôder : Les lapins qu'ils rapportait, pris au collet sous les ronciers des dunes le disaient bien assez et nul n'y aurait trouvé à redire.
















Le matin, très tôt, il était le premier levé. Il parcourait la plage, marchant à la laisse de marée haute. Il ramenait les seiches qu'il trouvait échouées après que les marsouins du large leur aient dévoré la tête. Tout le jour ... Vous n'auriez pas pu trouver un journalier aussi vaillant que lui : Les labours dans la vigne, ceux des bosses de marais, pour semer l'orge, le métier et le froment ... Puis vint la récolte du lin, le rouissage, le travail à la brée ... Il faisait aussi l'essartage et fendait le bois. Il étrillait les bêtes ... Et même, il allait avec le maître mareyer les écluses à poisson, à la pointe de la Malaiguille. Il veillait aussi à ne pas laisser approcher les bestiaux des voisins : Leurs passages dans les dunes faisaient crouler le sable et offrait des possibilités de passage à la mer. Plusieurs fois, lors des grandes marées d'équinoxe, la mer était passée déjà.














En Oleron les côtes, de tout temps, ont été fragiles et changeantes. Ce que la mer prend ici, elle le dépose là ... De temps à autre elle se fraie un passage, avance dans les sables, lèche les bois de chênes-verts, entre dans les terres ... Et ceci jusque dans les vignes et les prés. Haies de fascines, jonchées de branchages pour lutter contre le vent, digues de roches ... Malgré les murs des écluses, lesquels brisent la lame et en diminuent la force ( Mais pourrait-on les entretenir pendant longtemps encore ?) ... Malgré tous les efforts, de ce côté-ci d'Oleron, de la Malaiguille à la Gautrelle et au-delà ... L'anse de la Malconche, ne cessait de se creuser, la partie la plus menacée se trouvant entre la ferme de Plaisance et le village de Foulerot. La ferme de la Durandière se trouvait justement au centre de la Malconche. La plupart de ses vignes et de ses champs se trouvaient à la Malentreprise, toute proche.






La Malconche ... Autrement dit la mauvaise conche ... La Malentreprise ... La Malaiguille ...














De jour en jour, Guillaume Mauvoisin devenait plus indispensable à la Durandière. Il quitta son fournion pour s'installer dans une petite maison basse que l'on avait bâtie à son intention. O ! Une maison vraiment petite, une seule pièce, à vrai-dire, mais propre, avec des volets verts ... Et puis, surtout, il était chez lui maintenant ... Il est vrai qu'il y était si rarement, toujours occupé quelque part ! Lorsqu'il faisait mauvais temps, il avait toujours une houe, une faux, une charrue à réparer ... Et il s'y prenait fort bien... Toujours propre, toujours discret, toujours poli, toujours à l'ouvrage : Rien à redire, sinon qu'il ne fréquentait personne, qu'il parlait peu et seulement lorsqu'il ne pouvait pas faire autrement. Il semblait ne pas regarder les gens tout à fait en face. Il leur parlait le plus souvent de côté, montrant son profil. Chez les Durand, on semblait n'y pas penser, mais au café du village, les conversations revenaient souvent sur le sujet :










_ Ce Guillaume, ce Mauvoisin, d'où venait-il et qui était-il ? ... Du reste, il s'était bien mis au patois local, mais le parlait avec un accent montrant bien qu'il venait d'ailleurs ... Et puis... Qu'est-ce qui le maintenait dans le pays ? Il semblait bien installé, quoiqu'il ne fréquentât personne ...






_ " Eh bien moi, je vous dis que ... "






Ce n'était pourtant pas la Durand qui le maintenait ... La Céline était encore assez jolie, c'est vrai, mais personne n'avait encore vu Guillaume en faire cas. Même, il semblait l'éviter, s'occupant seul ou avec le maître, jamais en compagnie de la maîtresse. Quand elle passait près de chez lui pour faire chauffer le repas des gorets, il paraissait la fuir ... Il lui portait les seaux d'eau, pourtant, lorsqu'elle faisait la bugée pour mettre le linge à bouillir ... Mais c'était toujours en restant chacun sur son quant-à-soi, sans s'adresser la parole ou presque.








_ " Je vous dis, moi, que je l'ai vu rôder à la Malentreprise ... C'était par une nuit de pleine-lune ... Il était allé jusqu' à la Croix-Matelot, derrière Foulerot. Il avait pris trois lapins et les portait dans un sac. Mais en revenant, il a encore rôdé sur les sables de la Malconche. Le temps était beau mais il y avait des éclairs de chaleur sur La Rochelle. Que faisait-il ? _ Il suivait la laisse de basse-mer, là où les rouleaux se brisent en grondant. Il est resté longtemps debout, face au feu de l'île d'Aix. Il avait son chapeau à la main. Que faisait-il donc ? "








_ " On m'a dit qu'il ramassait les simples au pied de la dune. Il va en quérir, aussi, près de la mare de la Malentreprise ... Des simples ... Qu'en fait-il ? _ Passerait encore qu'il cueillît la doucette, les pissenlits ou les poireaux de vigne ! ... Et la nuit, encore !








Au détour des chemins, on l'évitait, le Guillaume ... On n'y avait guère de peine, du reste, parce qu'il ne cherchait point la compagnie ! Cependant, il allait toujours droit devant, sans se préoccuper des autres.








... Et puis il courut des histoires. Les ménagères se les racontaitent autour des puits, dans le fond des quéreux, en faisant la lessive. On se les répétait le soir à la veillée, brodant ou filant la laine ou le lin.




















_ " Allez-vous bien vous taire, les commères", disaient les hommes en tirant sur leur pipe ou en graissant le canon de leur fusil. Mais, au comptoir de l'Antoine, dit "Jambe-de-Bois", ils en disaient des choses, les compères, vidant à petits coups leur verre de blanc tandis que les femmes étaient à l'église ... Des hommes ou des femmes, allez donc dire lesquels ont la langue la plus affûtée !








_" Je sais bien qu'il y a des gars qui quittent les terres de leurs pères pour les laisser à leur aîné. Il en vient parfois, du Poitou ou de Charente ... Mais on peut venir aussi d'ailleurs ... "








On n'en disait pas plus ... Les mots suivants glissaient sous la moustache, quand on s'essuyait les lèvres à son mouchoir à carreaux ... _ " Hum ! " ... A quoi pensait-on ? ... Aux marins qui désertaient les équipages, avant le départ des vaisseaux de Rochefort, pour ne pas aller gagner les fièvres dans les pays chauds du Diable ... Et puis il y avait aussi le bagne, à Rochefort, et les pontons de Port-des-Barques, dans l'embouchure de la Charente, derrière l'île Madame ... On ne le disait pas, mais on y pensait, et c'était ce que cachait ce _ " Hum " ! ... Et puis on parlait d'autre chose.








_ " Cela ne fait rien, si j'étais à la place à Durand, je me méfierais ... Et je veillerais la Céline ... "






Les mois avaient passé. Toute une année avait passé, et même un peu plus. Les choses étaient restées en état. Ce fut la Marie-la-souris qui donna l'alerte :








_ " Je vous dis que je les ai entendus parler, moi, le Durand et le Mauvoisin. C'était un matin très tôt. Ils venaient d'atteler pour aller dans les marais. Ni l'un ni l'autre ne parlait très fort, mais je les entendais très bien ... Et puis, j'ai entendu le Durand qui disait :








_ " Cela, c'est la Durandière. Cela a toujours été la Durandière : Du temps de mon père, du temps de mon grand-père, et puis de celui mon aïeul, et aussi loin que l'on remonte le temps ... Personne ne prendra la Durandière aux Durand... Jamais ... Sauf la mer, peut-être, si elle continue à ronger dans la Malconche ... Mais je saurai bien l'en empêcher ! Je me souviens, mon grand-père disait : _ " La Durandière, personne ne la fera jamais sortir de la famille. Si elle en sortait un jour, ce serait la mer qui la prendrait ! "










Eh bien, c'est ce qui s'est passé ! Cela s'est passé très vite. On n'a pas compris ... Un matin, on a appris que le Durand, il était mort ... Allez donc savoir de quoi il était mort ! Quand le docteur est arrivé, il l'a trouvé sur son lit, on eût dit qu'il dormait. Il était paisible. Le docteur n'a rien trouvé à redire ...














On a enterré le défunt dès le lendemain, au cimetière de Saint-Georges, au fond, dans le coin à droite. La veuve était là, sous ses voiles noirs. Guillaume aussi était là, avec une veste et des culottes de velours couleur chocolat, à grosses côtes. Guillaume a ramené la veuve à sa maison : Ils étaient partis très vite ... Bon ! ... Dans les jours qui suivirent, on s'aperçut que Guillaume était passé de sa paillasse au lit de la Céline ... Passe encore ... Peut-être bien qu'elle avait commencé depuis longtemps à s'allonger et à se "mettre en cuisses" avec Guillaume ... On n'avait rien vu ... Nul n'aurait pu le dire ... Mais personne non plus n'aurait pu dire le contraire ... Quand on sait comment on peut se tromper !








Et voilà le Mauvoisin qui va chez le notaire de Chéray et qui lui présente un acte en bonne et dûe forme, daté et signé par Durand devant témoins : Rien d'autre qu'une donation entière et complète ... Tout, absolument tout !








Le Mauvoisin devenait propriétaire de la ferme de la Durandière, avec ses annexes et dépendances, treuils, pressoirs, fouloirs, grosses et petites futailles, étable, logis, hangar, pièces labourables et pièces de vignes, friches et marais-salants ... Tout, absolument tout ... Il se fit accompagner par le notaire, ouvrit toutes les portes et les fenêtres, alluma du feu dans la cheminée, tira de l'eau au puits, visita toutes les chambres, entra dans l'étable, donna de l'avoine au cheval et du foin aux vaches. Il alla dans le jardin, dans lequel il se promena d'un bout à l'autre, arracha des herbes, rompit quelques branches. On se rendit ensuite dans les vignes où il coupa quelques sarments, dans le champ de métier il coupa une poignée de tiges. Dans le marais il leva et ferma les varagnes ... Enfin il avait fait, devant notaire et en compagnie de la veuve, tous actes témoignant de possession, devant lesquels nul ne présenta ni opposition ni remarque ... Et qui donc aurait bien pu en faire ?














... Moins de six mois plus tard, il épousait la Céline après avoir fait publier les bans. Au-dessus de la cheminée, à la Durandière, les fusils de l'ancien maître étaient toujours accrochés, mais la canne de Guillaume y était aussi ... Vous savez, la canne en bois de coudrier, sculptée d'une couleuvre qui tient dans sa bouche une grenouille servant de poignée ... Et les deux pattes de derrière de la grenouille ont déjà disparu dans la gueule de la couleuvre ...
















*












Maintenant, il faut que je vous dise ... Et ce n'est pas des mensonges ... Tout le monde ici pourra vous le dire à sa façon et selon ce qu'il en a entendu :








_ Le soir-même du mariage de Guillaume et Céline ... Le soir-même ... Au moment précis où sonnait l'angélus au clocher de Saint-Georges ... Au dernier coup de la cloche ...


















... Personne n'a eu le temps de dire Ouf ! ... L'océan s'est levé ... Une vague monstrueuse, Messieurs ... Une vague comme on n'en a jamais vues... Plus qu'un ras-de marée ... Seuls les récits des anciens navigateurs font état de pareilles vagues... Cinq mètres de haut, au moins ... Une seule vague ... Qui gonfle, qui gonfle, qui court et qui déferle, qui mange tout, détruit tout ... Quand elle a reflué, on n'a rien retrouvé. La Durandière avait complètement disparu, ne laissant pas pierre sur pierre, ne laissant pas un hangar, pas un pré ... Pour la bonne raison qu'il n'y avait plus rien, après ... Rien qu'une vasière, dans le fond de la Malconche agrandie ...








On dit qu'aux marées de syzygie, quand la mer se retire au loin, très loin, les pêcheurs à la foulée rencontrent encore des pierres alignées en manière de fondations. On dit aussi qu'ils savent où est le puits, qui existerait encore ... Et dans lequel quelques uns auraient bien pu disparaître, quelques-uns qui ne sont jamais revenus.








Voilà, messieurs, pourquoi la route qui va du chemin de la Malentreprise au port du Douhet s'appelle l'avenue de la Durandière : C'est écrit sur les panneaux indicateurs, vous pouvez vérifier ... Et puis vous pouvez le vérifier aussi en regardant sur les cartes anciennes : La Malconche s'est bel et bien creusée ... On dit qu'elle se creuse encore, hiver après hiver, lentement ... Voyez les pins qui ont été plantés là pour tenter de fixer les dunes ... Voyez les enrochements que l'on a dû faire sur la plage ... Voyez, à La Nouette, au niveau de la maison du garde-forestier, la nouvelle conche qui se prépare, les flots ayant mordu là sur la forêt, le sel ayant brûlé les arbres.






















... Je me souviens :


_ " La Durandière est aux Durand. Et nul ne prendra la Durandière aux Durand ... Jamais personne ne la fera sortir de la famille, ou bien ce serait la mer qui la prendrait "...








Le flot rendit les corps au bout de trois jours. Sur l'épaule droite de Guillaume, on découvrit la cicatrice d'une brûlure ancienne ... Il se raconta beaucoup de choses ... Point n'est besoin d'y mêler le Diable ... Paix aux morts et aux vivants et mon histoire finit ici !


















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LA FICELLE
















Lutin, farfadet, galipote ... haut comme trois pommes ou même comme deux pommes et demie, apparaissant toujours là où on ne l'attendait pas, au moment où on ne l'attendait pas, on l'appelait La Ficelle, et c'est bien dire le millier de tours, tous plus pendables les uns que les autres, qu'il avait dans ses poches percées. Eh bien il était apparu là dès que les soldats avaient eu le dos tourné ...










Monsieur Michel Begon, Chevalier, Seigneur de Murbelin, la Picardière et autres lieux, Conseiller du Roy en son Conseil et Parlement de Provence, Intendant de la Marine à Rochefort et Commissaire départi par Sa Majesté pour l'exécution de ses ordres au Pays d'Aunis, Gouverneur de La Rochelle, Brouage, Isles de Ré, Oleron et autres adjacentes .... ( Fermez le ban, battez tambours ! ), suivi de Monsieur le Comte de la Vogadre, Gouverneur de l'île et de la citadelle d'Oleron, se trouvait encore sur le chemin du pont-levis. On ne les apercevait plus que de dos, par-dessus les bonnets des Sergents de la Compagnie du Roy, juchés de fort belle façon chacun sur sa monture. Devant eux, à pieds, un page portait, tel un ostensoir, dans un pot de terre vernissée, une plante à fleurs roses et feuilles charnues que l'on appellera bégonia, dont Monsieur l'Intendant ne se séparait jamais.












Ah ! Cela avait été une belle cérémonie, je vous le dis : La garnison de la citadelle du Chateau d'Oleron était importante, elle se composait de vingt compagnies, se répartissant entre le Régiment de Pièmont, le Régiment Royal, le Régiment de la Marine et celui de Navarre. Ils n'étaient pas tous venus, bien entendu, mais on avait vu du beau monde, et en quantité ... A pieds, à cheval ...
















La fanfare avait sonné, les cavaliers s'étaient alignés. Le petit peuple était accouru et s'était massé derrière les notables. La Ficelle s'était débrouillé on ne sait comment ... (Mais on ne sait jamais comment se débrouille La Ficelle) ... D'abord, était-il ou non un farfadet ? ... Les avis étaient partagés. Certains, avaient bien essayé, à un moment ou à un autre, de lui flanquer leur pied au cul pour quelque raillerie ou quelque rapine ... Va te faire voir, il filait comme un aspic ! ... Ceux-là le tenaient pour un représentant du Diable.










Quelques ménagères disaient qu'il était bien garçon comme les autres ... Il devait avoir dix ans à peine. C'était sans doute le fils d'un de ces couples de Parpaillots qui s'étaient enfuis au moment de la révocation de l'Édit de Nantes ... Ses parents ne l'auraient pas trouvé lorsqu'il fut pour eux l'heure de s'embarquer ... Ils seraient partis sans lui ... Il couchait dans une écurie ou dans une autre, vivait de rapine ... Quoique le boulanger de la Citadelle lui glissât une demi-boule de pain de temps à autre ... Il portait une chemise taillée dans une méchante pièce de lin, des culottes s'arrêtant au genou, un chapeau de feutre rouge et pointu, sortant d'on ne savait où, bosselé, décoloré, percé ... Bien entendu, il avait les pieds nus.










_ " Quoi de plus sympatique qu'un chapeau percé? ... On peut s'en servir pour attraper les petits poissons dans les fossés, pour ramasser les mûres ou les fraises ... Pour regarder à travers : Dans le ciel, on voit alors des étoiles ! "






















Donc Monsieur l'Intendant avait passé les troupes en revue, toujours suivi par Monsieur le Gouverneur, à trois pas en arrière. Superbe ! Il était superbe, Monsieur l'Intendant de la Marine : Justaucorps bleu galonné d'or, veste bleue garnie d'agréments d'argent, surtout d'écarlate garni de ganses d'argent, culotte de velours violet, chaussures à boucles d'argent ... La Ficelle en siffla sa chansonnette, juste au moment où Monsieur le Gouverneur présentait les armes ... Monsieur le Gouverneur : Veste rouge de brocard d'or, manteau d'écarlate ...










_ " L'as-tu vue, la casquette, la casquette ...? disait la chanson de La Ficelle ... Elle disait d'autres choses aussi, que je ne répèterai pas ici, mais où il était question de chemise et de bonnet de nuit ...












Va donc attrapper La Ficelle ! Le Sergent qui s'y essaya ne le retrouva pas.










En grande cérémonie, aidé par le Syndic des habitants de la ville, Monsieur l'Intendant dressa la borne de granit, que six hommes avaient portée jusque là. On devait agrandir la Citadelle et en améliorer les fortifications ... Une descente sur nos côtes était possible : Le prince d'Orange armait une flotte considérable.










La borne que l'on avait plantée devait servir de témoin pour l'arpentage des nouvelles installations ... Une bonne partie de la ville devait être rasée ... Pour tracer l'ouvrage à cornes, sa demi-lune et ses glacis, on devait démolir et niveler tout ce qui se trouvait entre le fossé de protection de la Citadelle et la Place d'armes. Le cimetière, l'église et le couvent des récollets devaient disparaître. Sept mille hommes devaient travailler là, paysans amenés de force sous l'escorte de prévôts, et travaillant "à la journée du Roy". Le transport des pierres et du sable fut affermé à Messire Nicolas, qui recruta cent dix sept sauniers et leurs chevaux à cet effet. Aux habitants dont on abattrait les maisons seraient versées des indemnités et attribués des lots de terrains pour rebâtir. Alors, vous pensez bien ... Les gens du Château, qui commençaient déjà à être las des embarras de leurs relations avec la troupe, et qui avaient, la tête près du bonnet ... Il n'était pas étonnant qu'on les entendît grommeler pendant que Monsieur l'Intendant plantait sa borne en grand apparat ...














Ils étaient tous là, les habitants du Château d'Oleron, autour de la borne de granit, à l'endroit que l'on appelle "le Pavé du Roy", parce que le Grand Louis Quatorze, descendant de son cheval, avait, en mille six cent soixante, posé là le pied droit, puis ensuite le gauche.










C'est un grand éclat de rire qui fit se retourner Monsieur l'Intendant et Monsieur le Gouverneur sur leur selle ... Un éclat de rire comme on peut seulement en entendre le jour de la Saint-Jean, lorsque Monsieur le Baron perce la barrique et boit le premier pour donner le signal de liesse à la population ...
















Ces messieurs et leur escorte se retournèrent et s'aperçurent que tout le monde, même le Syndic, se tenait les côtes : Hommes, femmes, demoiselles et jeunes-gens. Même les filles du couvent de la Sagesse se tordaient de rire, (Que Dieu veuille les absoudre !) ... Cette hilarité était scandaleuse : La Ficelle, réapparu, issu de l'on ne savait où, son chapeau, en plein soleil, dansant comme flamme au vent ... La Ficelle, légèrement penché en arrière, avait baissé sa culotte ... Il était en train de pisser sur la borne, tenant son zizi à deux mains : Un jet bien dru, qui montait avant de redescendre en courbe gracieuse, comme le jet de la fontaine du marché ! La borne en était tout éclaboussée. Les gouttes scintillantes en rebondissaient. Tout en pissant, il chantait, et sa chanson disait :












_ " L'avez-vous vu, le chapeau de Zozo ?
C'est un chapeau tout c'qu'ya d'plus rigolo,
Sur le devant, une plume de paon,
Sur le côté, une plume de perroquet ..."














Toute la population, toute sans exception, reprenait :














_ " Sur le côté, une plume de perroquet ..."






... In-to-lé-ra-ble ! _ Mais qu'auriez vous bien pu faire ? ... Essayez donc d'attrapper la Ficelle : Autant courir après un feu-follet ! ... Il était parti depuis longtemps alors que la troupe amorçait seulement son demi-tour pour le poursuivre ! Tra, tra, tra ... On essaya bien cependant !








On avait vu la pointe de son chapeau disparaître au premier tournant du grand chemin. Ce fut un grand chien jaune, qui passait par là, qui reçut une volée de coups de bâton ... Il en faut bien un qui paie ! Je crois qu'on s'en prit aussi au bedeau : On l'avait confondu avec l'amant de la mercière, que courtisait le Sergent-major.














Dans les jours qui suivirent, on n'entendit plus parler de La Ficelle. Du bedeau non plus on n'entendit plus parler pendant quelques jours : Il soignait les ecchymoses de son dos avec le baume de ces Dames de la Sagesse ... Il en eut bien pour quatre jours ...










Arrivèrent les géomètres, avec leurs lunettes, leurs mires et leurs chaînes. Partant de la fameuse borne, il devaient lever le plan, tant des maisons démolies que des héritages voisins du bourg, et faire piqueter et tracer, dans les dits héritages, les lots destinés au remplacement. On devait aussi tracer les nouveaux murs de la Citadelle. Cela n'était pas une mince affaire et il y fallut du temps ... D'autant que chaque citadin voulait se hâter de récupérer la pierre qui lui appartenait , et de la porter au nouvel emplacement où il voulait construire sa maison : Roulez, chariots ! ...








_ "Si tu ne te remues pas assez prestement, la pierre ira disparaître dans les fortifications ! "












... Cela créait dans tous les environs des embarras de circulation dont on ne sortait parfois qu'après bien des jurons et des coups. Tous ces embarras ne facilitaient pas les occupations des arpenteurs. Monsieur l'Intendant grondait, envoyant de Brouage missive après missive. La population, elle, ne cessait de grogner : Avec tout ceci, on n'avait plus le temps de porter le grain au moulin, on n'avait plus le temps d'aller mettre les huîtres dans les parcs, on devait veiller tard le soir pour panser les ânes et les chevaux ... Toutes ces allées et venues creusaient les chemins et les fondrières étaient pleines de gadoues ... Et puis, on n'était pas forcément d'accord avec les choix de Messieurs les arpenteurs : pourquoi ce lot était-il attribué à celui-ci plutôt qu'à celui-là ? Le mécontentement s'exacerbait, la grogne montait ...












_ " Et les indemnités, quand est-ce qu'on va les toucher ? Pendant combien d'années l'État servira-t-il la rente?"












Les rues, les allées et les avenues que l'on traçait avaient pourtant belle allure, nettes, droites, se coupant à angle droit, avec de belles places rectangulaires ... La ville allait devenir une véritable ville et la Citadelle devenait une place-forte de première catégorie. Au fond, on en était un peu fier tout de même ... Mais rendez-vous compte de tous ces bouleversements !














Certains disaient qu'ils avaient aperçu La Ficelle et son chapeau-rouge-à-regarder-les-étoiles, rien n'était moins sûr : Monsieur le curé le cherchait encore, pour le convertir, s'il était vrai qu'il fût Parpaillot ... Il demeurait insaisissable.










Les géomètres et leurs arpenteurs plantèrent leurs piquets de châtaignier, à intervalles égaux. Ceux qui étaient plantés aux angles étaient peints en jaune. L'ensemble commençait à prendre forme : On eût dit un grand jeu de marelle. Les galopins, sortant du catéchisme, ne se privaient pas d'y organiser de grandes courses et de grandes parties de ballon.








Et puis un jour on annonça le retour de Monsieur Michel Begon, Chevalier, Seigneur de Murberlin, la Picardière et autres lieux, conseiller du Roy en son Conseil et Parlement de provence, Intendant de la Marine à Rochefort et Commissaire départi par Sa-Majesté pour l'exécution de ses ordres en Pays d'Aunis, Gouverneur de La Rochelle, Brouage, Isles de Ré, Oleron et autres adjacentes ... ( Fermez le ban ... Roulez tambours ! )










... Le piquetage était achevé, Monsieur l'Intendant venait inspecter les travaux et donner ses avis. La troupe l'accueillerait à la Porte d'Ors, à l'avant du pont-levis. La population et son syndic étaient priés de pavoiser et de témoigner sa fidélité et sa satisfaction ... Sa fidélité, on le voulait bien ... On était tous de loyaux sujets de Sa-Majesté, mais pour ce qui était de la satisfaction!












... On racontait que la sentinelle placée devant le logis d'un Lieutenant avait donné plusieurs coups de baïonnette au cheval de Pierre Barraud, le saunier, sous prétexte que ses passages trop fréquents avaient abîmé le pavé. Le cheval était mort ... Et ce n'était pas le premier disait-on ! Allez donc passer ailleurs, pourtant ...C'était bien là, et là seulement, que passait le chemin ! Non, vraiment ... Pour ce qui était de la satisfaction ! ... Et puis ne disait-on pas que Monsieur l'Intendant était escorté par la relève de plusieurs régiments ... Cette relève ... Les Sergents étaient déjà en train de réquisitionner partout chambres et maisons pour la loger ! Et puis on parlait de réquisitionner tous les gorets pour les provisions de ces messieurs... Pour de vrai, parlez-nous de contentement ! ... On irait pourtant accueillir Monsieur Bégon à la Porte d'Ors, au jour dit ... On irait ... Allez donc faire autrement !












*










_ " Turlutu ... Chapeau pointu ! "


















Mais oui, le Major de la Garde n'en croyait pas ses yeux ... La Ficelle!
... C'était bien La Ficelle que l'on voyait là, en plein milieu de la porte de la ville ... La chanson aux lèvres et la malice plein les yeux. Il disparut une seconde ...








Il revint en poussant un cochon devant lui ... Un beau cochon ma foi, tout rose et tout propre ... Et l'animal glapissait comme si on lui avait montré le couteau du boucher ... Les glapissements couvraient l'éclat des trompettes, lesquelles sonnaient justement pour saluer le débarquement de Monsieur l'Intendant ...








On comprit tout de suite la raison de ces glapissements : La Ficelle avait attaché un bouchon de paille à la queue du cochon ... Il y avait mis le feu. Le goret fit un démarrage à vitesse supersonique,(Tant et si bien qu'il ne devait pas s'entendre glapir lui-même ...) Mais il est vraisemblable aussi qu'il avait vu le chien jaune, le grand chien jaune qui avait été battu l'autre jour, et qui lui courait après. Le bedeau apparut à son tour : Il courait après le chien ... Et derrière arrivait Monsieur le Curé, tout entravé par sa soutane, mais courant tout de même très vite ... Il courait après le bedeau ...












Ce fut une belle pagaille ! Le cochon partit tout droit vers le port, suivant l'avenue fraîchement tracée. Il était suivi du chien, lequel était suivi du bedeau, et celui-ci du Curé ... Et tout ce monde-là, pressé, qui par les flammes, qui par son poursuivant ...










Tout ce monde-là bousculait la Garde, passait entre les jambes des chevaux, déstabilisait les porte-étendards, jetait à terre trompettes et porte-enseignes ... La garde voulut s'en mêler et se mit à courir elle-aussi. Les Sergents hurlaient après les soldats. Les soldats s'apostrophaient les uns les autres. Les Officiers mettaient sabre au clair ou brandissaient leurs épées, que leur ordonnances n'avaient pas manqué de bien fourbir et qui luisaient par conséquent de tous leurs feux au soleil ...
















Les chevaux se cabraient, hennissaient, battaient l'air de leurs sabots, agitaient queue et crinière. La mêlée se transmit de rangée en rangée, de Compagnie à Compagnie, de Bataillon à Bataillon. Elle fut bientôt complète. Les troupes qui avaient formé le carré sur l'esplanade du port, elles-mêmes, ne formaient plus qu'un vaste tas de bras, de jambes, de bottes, de vestes bleues, de justaucorps garance à brandebourgs, de crinières et de sabots, duquel dépassaient des oriflammes, des drapeaux, des bannières, des lames, des hallebardes, des piques, des mousquetons, des cartouchières, des baudriers, des casques, des bicornes et des tricornes, des shakos et des oursons, des plumets et des panaches, des selles et des harnais, des trompettes, des tambours et des timbales ... L'air était rempli de cris, de jurons, de hurlements, de gémissements, de plaintes, d'appels, d'interrogations, de prières, d'interpellations, de malédictions, de couinements, de rugissements, de commandements, de feulements, de borborigmes, de menaces, de cliquetis, de chocs, de grincements, de sifflements, de gargoullis, d'aboiements, de miaulements ...




















Il en fallut, du temps, pour démêler tout cela! ... Au bout du compte, La Ficelle avait encore disparu et le Major de la Garde, qui était le seul à ne pas avoir perdu son sang-froid, rapportait qu'il avait suivi longtemps à la lorgnette la course du cochon, du chien, du bedeau et du Curé : Ils avaient fini par disparaître à l'horizon sans ralentir la vitesse de leur course ... Le Syndic des gens de la ville, lui, prétendait que le Curé, s'étant pris les pieds dans sa soutane, s'était étalé dans la gadoue, au dernier virage de la route d'Ors ... Un autre disait que le chien avait réussi à attraper le cochon, et que le bedeau les avait emmenés tous les deux ... Allez donc savoir !












Si, encore, cela avait été fini ! ... Mais ce n'était pas fini ! ... On le vit bien lorsque Monsieur Michel Bégon, Chevalier, Seigneur de Murberlin, la Picardière ... etc., etc. ... étant revenu de sa surprise et, accompagné de Monsieur le Gouverneur de la Citadelle, découvrit le piquetage matérialisant l'odonnance des nouvelles installations : La Ficelle avait eu le temps (Mais on avait bien dit qu'il s'agissait d'un farfadet !) ... Il avait eu le temps de déplacer tous les piquets de chataignier : Les jaunes comme les autres ...








Il s'en était servi pour effectuer le tracé ... Nul ne s'en rendit compte parce que ce jeu n'avait pas encore été inventé par les Anglais (Ils en auraient eu le temps cependant, puisqu'ils avaient occupé l'Aquitaine et Oleron pendant si longue période ... ) ... Avec tous ces piquets, La Ficelle avait délimité et tracé un parcours de golf à dix-huit trous ! Ce ne fut que deux siècles plus tard que l'on comprit ce qu'il avait fait.




































L'HOM'-ET-D'MIT




*








Tout le monde l'appelait " l'Homme-et-d'mit'"... Il avait en effet forte bedaine, arrondie tout comme il faut. Mais ce n'est point tant pour sa bedaine qu'on le nommait ainsi ... C'était plutôt pour son importance dans le pays. Sans aucun doute, il était plus important de moitié que chacun ici. Nul n'aurait pu en douter, au vu de son justaucorps d'écarlate garni de boutons d'or galonné aux manches, de ses hauts-de-chausses de drap, de sa chaîne et de sa montre d'argent, de ses bottines fines et de sa cravate au point d'Angleterre.






" L'Homme-et-d'mit' " était représentant du Baron d'Oleron, Seigneur de la Cailletière. Fier, certes, et dur avec les fermiers. C'était lui qui négociait les baux, estimait les revenus, vérifiait les dûs. Il n'était pas très aimé, ni des sauniers, ni des laboureurs, ni du farinier, pas plus que du fermier du four banal chez lequel la règle voulait que chacun portât son pain à cuire. Après ses mesures et ses calculs, il se trouvait toujours qu'il manquât trois sous, pour le moins, à ce que vous remettiez entre ses mains ... Et les trois sous, il les inscrivait sur son grand livre !




Cette année-là fut particulièrement rude. L'hiver fut si froid que beaucoup y perdirent la vie. Ces messieurs de la garnison du Château d'Oleron firent des distributions de pain ... Le thermomètre marqua vingt trois degrés sous zéro ! La Charente charroya pendant tout le mois de décembre des glaçons si volumineux qu'on craignit pour les navires à l'ancre dans la rade. Puis elle se congela dans le voisinage de son embouchure où elle présentait, au commencement de janvier, une croûte de glace de cinquante six centimètres d'épaisseur. En juin, on se demandait de quoi on vivrait pendant l'année suivante : Les récoltes ne s'annonçaient guère bonnes.












Ce fut précisément à ce moment-là que le Prieur de Saint-Georges de Didonne prétendit faire payer aux Oleronnais les aydes et la taille. "L'Homme-et-d'mit'" vint se faire son porte-parole. On n'osa trop manifester, mais la grogne, si elle fut sourde, n'en fut pas moins violente. Le syndic réunit l'assemblée capitulaire, sur la place de Dolus. L'assemblée désigna " Trois-sous" pour la représenter auprès du roi, afin de rappeler les privilèges que celui-ci leur avaient accordés par l'arrêt privé du vingt cinq mars mille six cent quatre vingt dix sept et de plaider pour que soit maintenue l'exemption des aydes, de la taille et de la gabelle ... Plusieurs fois déjà, au cours des ans, les Intendants, Seigneurs et Prieurs avaient tenté de prélever en Oleron des taxes indues ... On avait toujours su se défendre !


" Trois-sous" était un homme long et sec. Il avait le visage buriné par le vent et le soleil. Il portait des pantalons, lui, et non pas des culottes comme ces messieurs les nobles et les bourgeois. Ses pieds étaient chaussés de sabots de bois garnis de foin. On l'appelait "Trois-sous" parce qu'il avait su, un beau matin, rabattre son caquet à "l'Homme-et-d'mit' " au moment où celui-ci, après avoir fait ses comptes, était venu lui réclamer ... Trois-sous ! ... Maître Barbeau et son fils, le petit " Mille-vices", avaient assisté à la scène, et la Chartrain était là aussi, ainsi que la Martineau ... Ils l'avaient tous vu et tous répété : Quand "l'Homme-et-d'mit" avait réclamé ses trois sous, son débiteur lui avait ... Montré son cul ! ... Les rires avaient été si tonitruants que " l'Homme-et-d'mit' " s'était bien gardé de le rapporter, et que Monsieur le Baron n'en avait rien su. C'est pour cela sans doute que l'assemblée l'avait choisi : Il saurait bien ce qu'il fallait faire ... On lui vota une bourse pour faire le voyage et pour couvrir ses frais. Ah, mais ! Les Oleronnais ont toujours su se défendre... Ce n'était pas encore ce coup-ci qu'on allait se laisser faire !












"Trois-sous", donc, rentre chez lui, tout près de la Vezouzière. Il ordonne de faire son bagage, de panser son cheval. Pendant les préparatifs, il se rend au bourg afin de compléter ses provisions. Il croise le Curé, il le salue, mais comme il n'est pas de ceux qui fréquentent les bureaux de la Fabrique, il ne s'attarde guère. Ses affaires à lui, ne sont pas celles du Curé. Même, chacun le sait, il fréquente la Loge Maçonnique de Dolus. Ses idées sont libertaires et égalitaires ... C'est aussi pourquoi on l'a choisi : Ce qu'il veut, lui, ce n'est pas seulement la conservation des privilèges oleronnais, c'est la suppression complète de la taille, des aydes, de la gabelle, de toutes les taxes, de toutes les obligations, de toutes les corvées ... La Liberté !






II y a foule sur la place. On crie, on s'interpelle, on menace, on appelle, on proteste ... Cancanements, piaillements, parlotes et discours ... Quelques-uns se battent, même. Il y a là des femmes, des hommes, une nuée de gamins et de gamines. Certains, demeurés juchés sur le dos de leur âne, brandissent cannes, bâtons et gourdins. Le doyen de la paroisse, qui a bien plus de quatre vingt ans, arrive en sabots, une fourche à la main, la moustache en bataille. La chienne du boucher a ramassé un coup de pied quelque part : Elle s'enfuit en glapissant, la queue entre les pattes. Son maître l'appelle à grands cris : elle s'est échappée en cassant sa corde et elle a ses chaleurs ... Le petit "Mille-vices" tape à grands coups de cuiller sur un poêlon de cuivre.










"Trois-sous", revêtu de l'autorité que lui donne sa charge nouvelle, monte sur un tonneau. Il demande qu'on lui explique l'affaire.


_ " Que l'on dise ce qui nous vaut ce beau carnage ! "




La mêlée s'éclaircit, chacun se redresse ... On voit alors, sortant de dessous le tas, le justaucorps déchiré et les boutons arrachés, .. Qui ? _ " L'Homme-et-d'mit' " en personne. La frayeur le rend blafard, mais son visage ne tarde pas à s'empourprer de colère .


_ " Je vais rendre compte à Monsieur le Baron. Il se plaindra au Gouverneur, et vous verrez si les geôles de la Citadelle sont confortables ! Messieurs les révoltés et leurs dames verront bien si les gardes du Roi portent des gants de velours, quand ils surveillent les déblais et les charrois de pierres pour les fortifications ! Aux galères, les meneurs et les batailleurs ! "


_ " Me dira-t-on enfin de quoi il s'agit ? "


Ce fut Geneviève qui répondit. Sans doute elle s'était bien battue : Son corsage était en piteux état, le sein gauche paraissant tout entier, malgré le tablier qu'elle essayait en vain de maintenir sur sa poitrine. Elle prit une longue inspiration, elle dit :


_ " Je vais vous raconter ..."


Tout un chacun faisait silence, "Trois-sous" était attentif, ayant réussi, malgré la tourmente, à maintenir son chapeau à sa place ... Un chapeau de paille à larges bords qu'il ne quittait, disait-on, que pour aller se coucher ... "Mille-vices" reçut une calotte, il détala en hurlant vers le chemin de Boyardville. Tous les gamins et les gamines le suivirent.








_" Voilà ... J'allais au moulin ... Celui qui se trouve entre le bourg et la Cailletière, sur le grand chemin. Je marchais à pied car mon âne était chargé de deux sacs de blé. C'était pour faire moudre le blé. Maître François, le farinier, était sur le seuil du moulin. Arrive Auguste, que l'on appelle " Quatre-oeils", parce qu'il n'en a plus qu'un, ayant laissé l'autre sur un navire du roi qui s'en allait dans les pays du Diable ...




_ " Au fait, Madame, au fait ! "


_ " J'y viens au fait ... J'y viens ! Arrive "Quatre-oeils", qui est le cousin de ma belle soeur Émilie. Bon, bon ... J'y viens, j'y viens ... Il y avait aussi la " Marie-Galette " et son frère, le gros Bouchu ... Et puis voilà que viennent des hommes avec des chevaux ... Toute une troupe d'hommes avec des chevaux. Ils étaient à pied et tenaient leurs bêtes au licou. Tous trassonneurs et charroyeurs ordinaires du sol de la Paroisse de Dolus, requis par le Baron pour effectuer le transport de son blé de sa maison de la Cailletière en celle de Maître Jean Maton, son procureur fiscal. Parmi eux se trouvait le fils de Robert Gabou, l'un des trassonneurs, un gamin de dix ou onze ans ... Même qu' il n'a plus de père ... Le pauvre, il est mort l'hiver dernier alors qu'il faisait si froid, le même jour que l'Antoine Baudureau, mon voisin ..."


- " Au fait, madame, au fait ' "


On entendit à ce moment-là un grand cri : Le boucher revenait, toujours courant après sa chienne, laquelle avait trouvé compagnie, le chien du curé la suivant, la langue pendante, puis encore le chien du tonnelier, et encore celui du forgeron ...




_" Arrêtez la : Elle a ses chaleurs ! "












_ " Qu'est-ce que vous dites ? " Hurla Geneviève dont le visage s'était empourpré.


_ " Au fait, madame, au fait ! "


Mais Geneviève allait s'étrangler de fureur, ce fut la " Marie-Galette qui reprit :


_ " Oui, eh bien c'est vrai, quoi ! Tous ces trassonneurs et ces charroyeurs étaient là, sur le chemin. Il y avait ce pauvre gamin, le fils de Robert Gabou qui menait trois chevaux au licou ... Trois chevaux à la fois, pour un si petit gamin ! ... Ce qui devait arriver est arrivé ! Juste au pied du moulin, l'un des chevaux se cabre, il fait un écart ... Le cheval rencontre une des verges du moulin, elle se brise sous le choc. Bon, le farinier a plutôt gardé son calme ... Mais c'est " l'Homme-et-d'mit' ", avec son beau justaucorps garni d'écarlate aux boutons d'or, sa montre en argent et ses bottes fines ... Il s'est mis à crier, à hurler, à tempêter, disant que le moulin appartient à Monsieur le baron, que le farinier n'en est que le fermier, que c'était à lui qu'on allait avoir à faire, vu qu'il représente les intérêts de Monsieur le Baron, Seigneur de la Cailletière ... Il s'en est pris à la mère du petit, laquelle était accourue pour voir ce qui se passait ... Il prétendait lui faire payer, pour les dégâts causés au moulin, pour les frais et les dépens, plus de cent livres tournois et louis d'argent et deniers ! Criant de plus en plus fort, il voulait traîner la mère et l'enfant jusqu'à Painturbat, devant Messire Louis Le Magnan, Seigneur de Painturbat, du Chastellier et autres places ... "


_ " Qu'est-ce encore que ceci ? Va-t-on nous laisser en finir ? "
















C'était à nouveau la chienne du boucher. Elle filait entre les jambes de tout ce monde qui était là, et quinze chiens derrière elle, de toutes tailles et de tous poils, de toutes couleurs aussi, chacun tirant la langue, bavant et s'égosillant. Le boucher, qui venait loin derrière, s'égosillait aussi :


_ " Attrapez la, vous dis-je ... Elle a ses chaleurs ! "




Cette fois-ci, personne ne se formalisa. Il n'y avait que le curé, sourd un peu, qui demandait autour de lui :


_ " Qu'est-ce qui lui arrive ?"


Tout le monde éclata de rire. C'était un rire tellement immense, tellement gargantuesque que "l'Homme-et-d'mit' " lui-même manqua s'en étouffer. La Geneviève reprit la parole :


_ " Vous pensez que l'on pouvait laisser faire ça, nous ? C'était une injustice sans pareille ... Le petit, il n'avait pris les chevaux au licol que parce qu'on le lui avait demandé. Pourquoi essayer de rendre responsable sa maman ? La pauvre, depuis la mort de son mari, c'est tout juste si elle a de quoi se nourrir ! On ne pouvait pas laisser faire ça ! Alors, nous étions, lorsque vous êtes arrivé, en train de lui expliquer tout ce qu'on en pensait, à Monsieur " L'Homme-et-d'mit' "... C'était juste ce qu'on était en train de faire, lorsque vous êtes arrivé, Monsieur "Trois- sous"...
C'est qu'elle lui donnait du Monsieur, la Geneviève, maintenant qu'il était chargé de mission !














"L'Homme-et-d'mit'" ... Deux gaillards le maintenaient à grand peine, en le tenant par les bras. Deux autres maintenaient les ménagères à distance, qui l'auraient bien étripé. Une troisième proposait de lui arracher les yeux ... On n'y allait pas de main-morte ! "




_" Bon, du calme ... Cela suffit ! ... Monsieur "l'Homme-et-d'mit'", l'heure n'est plus aux taxes, aux impôts, à la taille, aux aydes et à la gabelle. C'est l'ère de la Liberté qui commence aujourd'hui. Nous entrons aujourd'hui dans l'ère de la Liberté, de l'Égalité, de la Fraternité ... Et la Fraternité, elle commande de ne pas accabler injustement ceux qui sont dans la misère ...


" Nous entrons aujourd'hui dans l'ère de la Justice ... Et la Justice, elle commande de ne pas condamner un pauvre enfant qui n'a pas demandé à faire ce qu'on lui a fait faire ... La Justice, elle demande que la mère de cet enfant soit laissée en paix. Elle est encore moins responsable de ce qui s'est passé. Monsieur "l'Homme-et-d'mit'", est-ce que vous ne ramassez pas assez de sous pour réparer les ailes du moulin ? " Allez-vous cesser d'affamer les pauvres diables qui n'ont pas de quoi payer la cuisson de leur pain au four du Baron ? "




_ " Au pilori, criait la foule ! "




On mena l'"Homme-et-d'mit'" au pilori. Quand il fut là, la tête et les deux poignets coincés sous la planche, on l'arrosa de quolibets ... Et de bien d'autres choses encore, que je ne saurais nommer ... Monsieur le Curé se tenait dans un coin, s'essuyant le front dans un large mouchoir :


_ " Demain ... Quand le Baron saura ça ! "


Personne ne l'entendit, car le hurlement du boucher couvrit tout le bruit :








_" Tonnerre ... Une si belle chienne de race ... Il l'a eue !"


... Il l'avait eue ... C'était le chien de Raboliot, le braconnier, qui avait gagné ... Un affreux bâtard aux courtes pattes et au poil hérissé ...


_ " Hé ! Laissez-les donc ... C'est aujourd'hui jour de Liberté !




Et puis, de toute façon, le lendemain, Monsieur le Baron ne dirait rien ... Monsieur le Baron avait d'autres choses à faire ... Est-ce qu'il sut, même, comment son représentant avait été bafoué par les gens de Dolus ? .




Tout cela s'était passé le treize juillet mille sept cent quatre vingt neuf .... Le lendemain, c'était le quatorze juillet, les Parisiens prenaient la Bastille ... La Révolution était commencée ! On l'apprit en Oleron grâce à l'arrivée d'un pigeon voyageur au pigeonnier du Prieuré de La Perroche.. On sortit les fourches. Peut-être bien, même, qu'on roula quelques canons jusqu'aux bourgs et aux villages ... On alluma des feux de joie sur les places publiques, on planta des arbres de la liberté, on brandit des drapeaux et des étendards. Oleron fut rebaptisée l'Ile de la Liberté ... Pas moins !


Monsieur le Baron, Seigneur de la Cailletière, brûlant les étapes, sur le dos de son destrier, galopait à fond de train vers on ne sait où, Monsieur le Curé en faisait autant, mais il partait à pied, lui, en direction de l'Espagne ... On avait oublié l'"Homme-et-d'mit' " à son carcan. Ce fut Marie-Galette qui y pensa ...


















_ " Et qu'est-ce qu'on lui fait, à cette moitié d'homme ? " demanda " Trois-sous", à nouveau grimpé sur son tonneau puisque les événements rendaient sa mission inutile et caduque ... " Qu'est-ce qu'on lui fait ? "


Toute la population de Dolus s'était retournée:


_ " On lui montre son cul ! "


Voyez le spectacle ! ... Les hommes baissaient leurs braies, les femmes levaient leurs jupes et leurs jupons, " Mille-Vices " et tous ses copains en firent autant. Culs nus, dentelles au petit point, culottes fendues, caleçons de toile de lin ... Jusqu'au farinier, qui se trouvait là et qui montrait ses larges fesses.


_ " Tiens, l'Homme-et-d'mit' ", et c'est gratuit... On ne te demandera pas trois sous !




Il y avait deux mille sept cent cinquante habitants dans la Paroisse ... Deux mille sept cent quarante huit si l'on décompte le Baron et le Curé ... Les deux mille sept cent quarante huit habitants réunis sur la place ( On avait traîné jusque là les invalides et les vieillards ... Tout le monde vota, même les nourrissons je crois bien ... ) Par acclamations, la population tout entière accepta la proposition faite par " Trois-sous " : La ville du Château était devenue la Commune de l'Égalité, celle de Saint-Pierre était devenue la Fraternité, à Saint-Georges, on avait choisi pour nom l' Unité, à Saint-Denis la Réunion, et à Saint Trojan la Montagne ... A Dolus, aussitôt proclamée, la Commune prit le nom de "Commune des Sans-Culottes !"


_ N'était-ce pas justifié ?














_ "Et le condamné ? "








_ " On l'a libéré de son carcan, bien sûr : Il avait juré tout ce qu'on avait voulu. Il faut reconnaître qu'il tint parole : On le retrouve quelque temps après. Il est devenu le meilleur ami du nouveau curé ... Celui qui avait épousé la Citoyenne Marguerite Guinot, sa servante...
Une ancienne marchande de sardines ... Celui qui devint le papa d'un petit garçon prénommé Guillaume-Cyprès ... L'"Homme-et-d'mit' ", devenu pour tout et un chacun l'"Homme-à-d'mit' " se parait du titre de " Sans-Culottes, Sergent dans la Garde Nationale de la Commune des Sans-Culottes, Ile de la liberté, ci-devant Dolus, Ile d'Oleron " Pierre Delacoste Dulac, prétendu Curé, se parait du même titre !






















*














LES BRÛLOTS










_ " Je m'appelle Le Floch moi, Jean Le Floch. Vous pourrez me dire tout de suite que je porte un nom qui n'est pas oleronnais ... C'est vrai, incontestablement vrai : Je porte un nom breton et ma famille est d'origine bretonne ... du côté de Perros-Guirec, pour être précis. C'est mon aïeul qui est arrivé ici le premier. Il est arrivé tout nu, sur les sables de la plage des Saumonards, près de Boyardville. Il est arrivé en se cramponnant à un tonneau ! Il était exténué le froid avait donné à son visage et à sa peau des colorations qui variaient du violet au vert. Il avait plusieurs fois failli boire la grande tasse et, la première chose qu'il fit lorsque le flot le laissa sur le sable, ce fut de renvoyer toute l'eau salée qu'il avait avalée.


_ " Mille sabords ! Cria-t-il ensuite sans se relever et sans tourner la tête. Le soleil n'était pas encore levé, le ciel était noir et sans étoiles, la mer s'agitait comme si on y avait plongé le Diable. Une vague déferla, énorme, et lui recouvrit la tête à nouveau. A son retrait il recracha ce qu'elle lui avait fait boire. Je ne répéterai pas ce qu'il cria à ce moment là, mais il avait encore la force de crier.


_ " Et c'est comme ça que je suis arrivé en Oleron, vu que, si mon aïeul n'y était pas venu s'échouer, je ne serais pas ici pour vous parler ...






















_ " C'est le onze avril mille huit cent neuf, que mon aïeul est arrivé, agrippé à son tonneau ... C'était un tonneau rempli de goudron pour brûler mieux et pour brûler longtemps après qu'on y eût porté le feu ... Mais il ne s'était pas enflammé, celui-là. On ne pouvait pas en dire autant de tous les autres, par dizaines et par centaines peut-être, qui avaient dérivé au fil du courant de flot, jusque sous le fort de l'île d'Aix ... Il y avait plusieurs heures que cela avait commencé : Dès neuf heures le soir, jusqu'à onze heures passées. On était presque au petit matin et, apparemment, le coup avait réussi : De la plage des Saumonards, on apercevait un énorme halo de feu au-dessus du fort de l'île d'Aix. Au-dessus de cet embrasement, l'aube commençait à révéler des nuages immenses de fumée noire. Jean Le Floch se demanda comment il s'en était tiré ... Il s'assit après avoir gagné la dune. Il attendit de reprendre des forces.








_ " Jean Le Floch était gabier à bord de l'Océan, Navire-Amiral de l' Escadre de Brest, placée sous les ordres du Contre-Amiral Willaumez. Cette escadre avait reçu du Ministre Impérial Decrès une mission lointaine. Avant de prendre le large, elle devait s'adjoindre des navires dont l'armement avait été ordonné à Lorient et à Rochefort. C'est ainsi que les vaisseaux étaient arrivés en rade des Basques, entre l'île d'Oleron et l'île d'Aix. On attendait la Division de Rochefort, composée de la Ville-de-Varsovie, le Patriote, le Jemmapes et le Calcutta. Ces vaisseaux n'étaient pas prêts à prendre la mer. Ils n'avaient encore reçu que la moitié de leurs équipages et leur armement n'était pas achevé. Il fallait attendre. Les Anglais, constamment en vue, menaçaient. Monsieur Willaumez fut contraint à jeter l'ancre en rade de l'île d'Aix.












Il faut rappeler que la flotte française avait été détruite à Trafalgar, le vingt et un octobre mille huit cent cinq. Sur trente trois vaisseaux, neuf seulement avaient été sauvés. Il y avait eu quatre mille quatre cent morts parmi les équipages français et espagnols et quatre cent quarante neuf chez les Anglais, dont l'Amiral Nelson. Jean Le Floch était à Trafalgar, sur le Bucentaure. Il s'en était sorti on ne sait comment ... L'Empereur Napoléon était artilleur, il n'était pas marin. Son attention ne se portait pas en toute priorité sur le renouvellement de sa marine. C'était, au printemps mille huit cent neuf, le plus fort de ce qu'il en restait, qui se trouvait en rade de l'île d'Aix. Pour la deuxième fois de sa vie, le gabier Jean Le Floch se trouvait sur le Navire-Amiral de la plus puissante flotte française.


Le seize mars, le Vice-Amiral Allemand, fraîchement promu à ce grade, prenait la suite du Contre-Amiral Willaumez et faisait arborer le pavillon de commandement. Il disposait de onze vaisseaux, le douzième, le Jean Bart, étant allé se perdre sur la pointe des Palles, devant l'île Madame. De l'autre côté de l'île d'Aix, en vue de l'île d'Oleron, onze vaisseaux anglais étaient au mouillage, dont plusieurs trois ponts portant chacun cent soixante bouches à feu. Cette escadre, commandée par l'Amiral Gambier, s'augmenta successivement de plusieurs autres bâtiments. L'Amiral Allemand crut à une attaque de vive force. Il se mit en mesure d'opposer la plus forte résistance à l'ennemi. Pour cela il fit placer les vaisseaux sur deux lignes parallèles, la première étant formée de cinq vaisseaux, la seconde de six. Les vaisseaux avaient été placés suffisamment près de l'île d'Aix pour que l'ennemi ne puisse passer entre la terre et l'escadre. Les Frégates l'Indienne, l' Hortense, la Pallas et l'Elbe avaient été placées en avant-garde.


















_ " Nous avons travaillé comme des bagnards. Moi, j'étais le patron d'une chaloupe, mais il y avait toutes sortes d'embarcations en avant de l'escadre. De Rochefort, des gabares apportaient, en va et vient incessants, des dromes en quantité : des mâts, des vergues, des bouts-dehors, qui sont habituellement embarqués pour assurer les rechanges. Nous étions chargés de les rassembler en faisceaux, en paquets, puis de les lier avec des cordages, de les relier par des chaînes et des câbles : Monsieur Allemand faisait construire une estacade, une barrière flottante. Elle devait être à toute épreuve pour arrêter les vaisseaux anglais lors de leur attaque. L'estacade en place, je fus de ceux qui, chaque nuit, devaient faire des rondes afin de la protéger contre les tentatives probables des embarcations anglaises qui auraient voulu la briser. De jour, j'assurais encore la veille à la hune du grand mât.


Vers la fin du mois de mars, l'escadre anglaise comptait soixante seize navires, dont quarante six brûlots, transports et bâtiments légers. Il ne se passait guère de jour où je n'eus à signaler l'arrivée de voiles nouvelles. Nous nous attendîmes donc à une attaque sournoise.


Cela n'a pas manqué ! ... Et pourquoi a-t-il fallu que l'Amiral allemand, au lieu d'avoir tous ses vaisseaux prêts à appareiller, ait fait maintenir les mâts de hune calés, c'est à dire abaissés et les basses-vergues sur les porte-lofs ? ... Il croyait encore à une attaque directe, loyale.


Le onze avril, j'étais encore de veille dans la mâture. Le vent soufflait grand frais du nord-ouest, la mer était agité, les nuages, serrés, couraient dans le ciel. Au début de la soirée, je m'aperçois que l'Anglais fait mouvement : Un grand nombre de navires se détachent et prennent position hors de portée des batteries, à peu de distance de la pointe sud de l'île d'Aix.










Trois frégates viennent mouiller près du banc de Boyard. Derrière ces frégates viennent se ranger des chasse-marée n'ayant que le mât de misaine. Les batteries des Saumonards et de l'île d'Aix essaient vainement de les atteindre. Il faut se souvenir qu'à l'époque de Napoléon, les canons ne portaient qu'à quelques centaines de mètres. C'est d'ailleurs pour cela que fut construit, beaucoup plus tard, le fort Boyard, pour empêcher les navires ennemis de passer entre les îles d'Aix et d'Oleron. Mais à cette époque, à l'emplacement où se trouve maintenant le fort Boyard, il n'y avait qu'un rocher que la marée basse découvrait ... Je donne l'alerte :


_ " Oh d'en bas ! ... "


On me répond. On transmet à l'Amiral. Que vouliez-vous qu'il fît ? A huit heures du soir, deux coups de canon partent des bâtiments ennemis. C'est le signal : Cinq feux montent dans les vergues des Frégates anglaises pour servir de points de repère. Le vent forcit. La mer était couverte d'écume. Tout à coup retentit une formidable explosion, accompagnant une lueur rougeâtre. C'est un brûlot qui vient d'exploser en heurtant l'estacade. Aussitôt après, des centaines de détonations se font entendre, des jets d'étincelles sifflent de tous côtés dans les airs et sur les eaux. Des matériaux de toutes sortes sont projetés partout. C'est un véritable volcan qui s'est ouvert ! Du haut de la mâture, je vois un nombre considérable de voiles se diriger vers nous, aidés par le vent et la marée. Il y a même, parmi eux, un vaisseau à deux batteries et une frégate. Tous ces navires s'accumulent devant l'estacade. Celle-ci ne saurait résister. Elle se rompt et nous voici exposés à tous les brûlots. Je redescends sur le pont, saisis une gaffe, avec mes camarades, je fais l'impossible pour repousser tous ces engins de mort. Seuls l'Océan et le
Régulus sont accrochés. Nous parvenons à nous dégager, mais c'est au prix de nombreuses pertes. Plusieurs hommes tombent dans les flammes.










Moi-même, Jean Le Floch, de Perros-Guirec, en repoussant le dernier brûlot, je perds l'équilibre, je bascule par-dessus bord ... Avec un grand cri, je tombe à la mer. Je ne sais pas comment il se fait que, moi, je ne sois pas tombé dans les flammes qui jaillissaient de tous côtés. Le courant m'emporte assez vite. J'entends des explosions épouvantables, j'entends des coups, j'entends des cris. J'accroche un tonneau qui flottait à ma portée, je laisse aller ... Combien de temps m'a-t-il fallu pour parvenir jusqu'à la plage des Saumonards ? _ Je ne saurais le dire. Tout ce que je puis dire ensuite, c'est par d'autres que je l'ai appris. J'ai été recueilli au petit matin par une famille de Boyardville : Tout le peuple de ce petit hameau s'était rendu sur la plage pour voir ... C'est d'ailleurs dans cette famille que j'ai pris femme, et c'est pourquoi j'ai fait souche en Oleron, et, finalement, je suis heureux d'y être venu : A quelque chose malheur est bon.






Au petit matin, les brûlots avaient continué à dériver; Ils étaient allés, toujours en feu, se consumer sur les rochers des palles, qui avoisinent l'île Madame, sur les vasières de Fouras, sur les côtes de l'île d'Aix et de l'île d'Oleron.
De notre Escadre, aucun navire n'avait été incendié : Les uns avaient réussi à détourner les brûlots, d' autres avaient coupé un câble, lancé sur l'autre, évitant ainsi les masses enflammées, d'autres encore avaient coupé tous leurs câbles et s'étaient laissés emporter au courant et au vent, qui les portèrent en différents points des côtes. Le Foudroyant et le Cassard, seuls, demeuraient à leur mouillage. L' Océan et le Jemmapes étaient échoués dans le chenal de la Charente. Le Régulus flottait. La Ville-de-Varsovie, l' Aquilon, le Calcutta, le Tonnerre s'étaient engagés sur les rochers des palles. On voyait le Tourville, l' Hortense et la Pallas plus près de l'île Madame. Le Patriote était parvenu à mouiller en rivière. L'Indienne était échouée sur la pointe de l'Aiguille, non loin du fort Enet.
















Jusqu'au quinze avril, les Anglais attaquent nos navires, pour la plupart d'entre eux en fort mauvaise position. On assista à de tristes spectacles, des Officiers, des Capitaines, abandonnant leur navire au lieu de tout tenter pour se défendre. Au total, ces journées tristement mémorables coûtèrent à la France quatre vaisseaux et une frégate ainsi que des pertes énormes en matériel et en munitions, en hommes aussi ... Les explosions et les détonations consécutives à l'attaque des brûlots, le croiriez-vous ? ... furent entendues jusqu'à Tours ! La Marine Impériale ne s'en remit jamais ... L'Amiral anglais Gambier ne poursuivit pas son avantage ... Il l'eût fait qu' il pouvait aisément remonter la Charente et détruire le port de Rochefort. Il fut blâmé pour ne pas l'avoir réalisé.


Le neuf septembre, à quatre heures du soir, dans le port de Rochefort, à bord du Vaisseau Amiral, le Capitaine de Vaisseau Lafon était fusillé pour avoir déserté son navire, le Calcutta en présence de l'ennemi dans la soirée du douze avril.
Le même jour, le Capitaine de Vaisseau La Caille, Commandant du Tourville, condamné à deux ans de détention et à la dégradation pour avoir abandonné son vaisseau ( Il l'avait pourtant rejoint par la suite, et avait repris le combat ...) se voyait arracher ses insignes et ses décorations par le président du jury qui l'avait condamné.








































_" Et voilà comment mon aïeul est arrivé en Oleron, aussi vrai que je m'appelle Jean Le Floch comme lui. Voici aussi pourquoi la construction du Fort Boyard fut décidée, bien qu'elle n'ait été réalisée que beaucoup plus tard. Il est vrai que lorsqu'elle fut achevée, le fort était déjà devenu inutile : D'une part, l'importance du port et de l'Arsenal de Rochefort n'allait pas tarder à décliner ... D'autre part les progrès de l'artillerie n'auraient plus permis à une flotte ennemie de passer entre Aix et Oleron.
Maintenant, si vous voulez avoir une idée de ce qu'étaient les vaisseaux de cer temps-là, ayez la curiosité de vous rendre au port du Douhet. Dans une petite poudrière récemment restaurée, sur les parois intérieures des murs, plusieurs navires de haut-bord, à deux et trois batteries ont été gravés sur les murs ... Par qui ?




















... Quelques repères : Bataille de Trafalgar : 21 octobre 1805 ... Décret de Berlin / Blocus continental : 21 novembre 1806 ... Bataille d'Essling : 21 et 22 mai 1809 ... Bataille de Wagram : 5 et 6 Juillet 1809 .






*QAND LES DUNES MARCHAIENT












Ne seriez-vous jamais allé, sur la grand'plage de Saint-Trojan, vous enivrer dans le grand vent ? Lorsqu'il souffle du Sud-est, il lève, de Maumusson à La Perroche, et bien au-delà, un voile de sable sec, courant comme un grand fleuve dans lequel vous seriez debout, immergé jusqu'aux genoux. Les milliers de petits grains durs, pressés, vous cinglent les jambes en si grand nombre que vous n'apercevez plus vos pieds. Vous vous arqueboutez, face à ce flot, à ce monde mouvant, tandis que la mer, juste à côté, déferle en cognant à coups sourds, monte, s'étale, lèche et repart en agitant ses crins. Un goëland chavire sur une aile, monte, fuit. Sur les dunes les grandes herbes se couchent, certaines, déracinées, se forment en pelotes qui, elles-aussi, prennent leur course pour ne plus jamais s'arrêter. Tout siffle, tout crépite, tout fuit. Les poumons s'emplissent et s'enflamment. Ne pas parler.


Plus loin, vers l'intérieur, les grands pins ne semblent guère affectés : Depuis longtemps ils ont adopté la morphologie adéquate, se tordant, offrant au vent leur face la moins affectée. Entre les dunes et l'orée des pins, sur le désert de sable presque nu, on a répandu des branches pour maintenir le sol.


Il arrive que la mer mange la dune. Elle le fait en hiver, lorsque les vents passent au nord-ouest, lorsque les rouleaux attaquent de face, en meutes acharnées. Il peut se faire, certains hivers, qu'un ou deux, voir trois rangées de dunes soient emportées. La mer est dure, ici, les épaves qui jalonnent la plage en sont témoins.














Il y a seulement un siècle et demi, il n'y avait pas une plante sur les dunes, il n'y avait pas un pin dans les sables. Le grand vent balayait tout le pays, nivelait ici une dune, en formait une là, ouvrant ici une brèche par laquelle s'engouffrait la mer, engloutissant là les jardins, les champs, et les maisons, même. Seules les plantations d'oyats et de pins ont permis d'enrayer le fléau, de lutter contre le vent du Diable ...




_ " Il se fait tard, la mère ... N'entendez-vous point sonner une cloche au loin , sourdement ?














*
Mon histoire se situe il y a bien longtemps ... C'était avant la naissance d'Aliénor d'Aquitaine ... Ce devait être quelques années avant la fin du premier siècle de l'an mille puisque mon histoire est antérieure à la fondation du Royaume Chrétien de Jérusalem..


Messire Godefroi de Bouillon, Duc de Basse-Lorraine avait vendu son duché et ses biens . Il était parti, sillonnant la France et l'Europe tout entière, pour prêcher la Première Croisade.




Vint-il en personne, un jour en Oleron ? ... Certains disent que c'est peu probable, d'autres diront que c'est impensable ... D'autres encore le croient : Pourquoi faudrait-il ne pas y croire ? Il y avait en Oleron maints Prieurés, maintes Chapellenies ... Quoi qu'il en soit, et pour ma part, je suis persuadé que la Croisade fut prêchée en Oleron, et je suis persuadé que ce fut Godefroi de Bouillon qui la prêcha en personne. Ma parole en vaut bien une autre ?


Donc, Messire Godefroi s'en vint au Chapus, fit quérir une barque, y fit monter son destrier. Il était accompagné de deux moines. Je n'ai pas souvenance des noms de ces deux derniers ... Ils étaient montés, eux, chacun sur une mule. La mer fut clémente, le passage fut sans histoire. Les trois compagnons prirent la route du Château, laquelle n'était à l'époque qu'un mauvais chemin de terre et de cailloux. Au Château, ils furent accueillis par le Baron et sa suite ... Il y avait bien là soixante personnes, Nobles, Bourgeois et gueux, et le syndic de la ville. On sonna la messe. Messire Godefroy monta lui-même en chaire et prêcha. Tout fut dit : La grande misère de Jérusalem, celle du tombeau du Christ, passé aux mains des infidèles, celle des Chrétiens d'Orient ... Il dit aussi l'élan de toutes les communautés d'Occident, la foi qui faisait se croiser les Chevaliers et les pauvres gens. Il dit les femmes qui cousaient les croix sur les chasubles blanches, les enfants qui, eux-mêmes, exprimaient à leur façon leur soif et leur courage ... Il dit les royaumes à conquérir et les églises à bâtir .... A la fin de l'office, comme les deux moines avaient ouvert leur grand livre pour les enrôlements, Godefroi de Bouillon fut bien déçu de constater que, dans l'assistance, personne ne souhaitait se croiser ... Personne !
























Oh ! Les alibis étaient ingénieux, souvent ...


_ " Je partirais bien, mais je dois marier ma fille le mois prochain ..."


_ " Moi-aussi, mais je me suis foulé le pied. "


_" Et moi, je vous rejoindrai sans doute, mais la belle-mère de ma cousine germaine m'assigne à comparaître devant Monsieur le Bailli ... "








Bref. Pas un seul enrôlement. Jamais, dans aucune paroisse, on ne s'était trouvé devant un cas semblable ... Ah! Si ... Il y avait un volontaire ... Il faisait un foin de tous les diables pour qu'on le laissât saisir la plume d'oie et tracer sa croix sur le registre ... Mais c'était l'idiot du village ... Messire Godefroi n'en voulut point. Pour atténuer la désillusion du Duc, on lui offrit un souper d'huîtres. Il les trouva fort bonnes, y ajoutant un petit filet de jus de citron. Il passa la nuit chez le Baron, ses deux compagnons allant chercher le sommeil dans le fenil. Le lendemain, il prit le chemin de Saint-Pierre, au pas de son cheval, les deux autres trottant derrière. Peut-être bien que l'un des deux moines portait le gonfanon ...


























Saint-Pierre ... Saint Georges ... Saint-Denis ... Chemins difficiles ... Il fallait parfois couper à travers bois ou à travers champs, et même, de temps à autre, comme il n'y avait pas du tout de chemin, on allait par les dunes et par les plages ... L'une des mules boîtait un peu. Messire Godefroi, quant à lui, souffrait d'un furoncle mal placé; il commençait à peiner pour se tenir en selle. Il allait cependant, serrait les dents ... et le reste sans doute ... Il allait ... Pour la plus grande gloire du Seigneur... Il irait jusqu'au bout, jusqu' à Jérusalem s'il plaisait à Dieu...


En arrivant à la Cotinière, on espérait encore : Personne encore ne s'était croisé, mais il était probable que, chez les marins, on eût la foi mieux accrochée ... Va te faire voir ! ... On offrit des crevettes à Godefroi, des grises et du bouquet, mais c'est bien tout ce qu'il en tira, malgré les flots d'éloquence déversés. Sur le chemin conduisant au Grand-Village ... Mais là aussi il fallait faire un long détour en longeant la plage ... Sur le chemin du Grand-Village, marchant à la file indienne, Le Duc en avant, puis les deux moines sur leur mule dont la seconde claudiquait ... Mais c'était l'autre qui portait le gonfanon ... tout à coup on entendit quelqu'un crier :


_ " Par le Seigneur, attendez-moi, je vous suivrai jusqu'en Palestine et même au-delà ! "


On en eut chaud au coeur, l'espace d'un instant ... Mais ce ne fut qu'un instant car, celui qui courait derrière n'était autre que l'idiot que l'on avait rabroué au Château d'Oleron. On le rabroua de nouveau, mais il s'obstinait à suivre derrière. On ne pouvait pourtant obliger les montures à prendre le trot : Monseigneur avait mal au derrière !












On était encore tout près du Grand-Village lorsqu' apparut un cinquième personnage, courant sur les traces de l'idiot : C'était une commère qui suivait depuis la Cotinière sans que l'on s'en aperçût. Dès le premier coup d'oeil, elle avait été touchée par la grâce et criait son amour ... Pour qui, ce coup de foudre, pour l'un des moines, ou bien pour le Duc lui-même ? On ne prit pas le temps de le lui demander ... Pour l'heure, ce n'était point ce que l'on recherchait ... Godefroi de Bouillon parvint à prendre le petit trot. Il souffrait beaucoup. Pourtant, il ne portait pas encore l'armure, qu'il lui faudrait bien endosser sur le chemin de Jérusalem. C'était un Saint-homme, il savait supporter la douleur. Bientôt l'idiot et la mégère furent laissé loin en arrière.


Saint Trojan ... Qui ne s'appelait pas encore Saint-Trojan-les-Bains car, à cette époque, on aurait cru blasphémer si on avait envoyé un Saint au bain!
On arriva à Saint Trojan. C'était grande fête au village. Godefroi de Bouillon pensa que c'était pour l'accueillir... Sans doute avait-on entendu parler de sa venue et l'on s'était réuni pour l'écouter ... Pour lui offrir son aide, ses bras, sa bourse ...


Pensez donc ! Il eut beau prêcher, prêcher pendant des heures ... Personne ne l'écoutait ! La colére lui monta au nez comme une moutarde de Dijon. Il enfla la voix , tonna, gronda ... Un garnement lui souffla au visage, déroulant un serpentin multicolore. Au moment où l'envolée se faisait mystique et appelait à son secours les archanges Saint Michel et Saint Gabriel ... Au moment où il évoquait l'épée de flamme et le feu du ciel ... Le syndic mettait une barrique en perce sur la place. On invita les moines à déguster le vin qui giclait de l'épinette ... Une fille publique, la plus dévergondée des filles publiques du pays remplit une timbale :


_" Tiens, bois, Seigneur ... Tu parles beaucoup. Tu dois avoir soif !"










C'en était trop, cette fois-ci ... Beaucoup plus que Godefroi n'en pouvait supporter ... D'autant plus que son séant le faisait souffrir ... Il jeta l'anathème :


_ " Gens de peu de foi ! Injure et blasphème à la face du Seigneur ! Vautrez vous dans le vin, dans le blasphème et la luxure ... Moquez vous, raillez, riez ! ...


Tout le peuple du village s'esclaffe et s'esbaudit. A ce moment-là, précisément, on voit débouler par le chemin l'idiot et la mégère : Aucun des deux n'avait lâché prise ... Et le pire, c'était que les deux moines ... Tous les deux ... avaient roulé sous la barrique !


_ " Par le Dieu terrible d'Abraham et de Moïse, gens de peu de foi, riez et blasphémez. Non seulement je n'ai pas trouvé en Oleron un seul volontaire pour la Croisade, mais vous, dans ce village, vous vous roulez dans l'infamie ... La vengeance sera terrible : Je vous livre au Malin ! "


Il y avait encore du vin dans la barrique, on le tira jusqu'à la dernière goutte. Ensuite on alluma des lampions et l'on dansa au son du violon.


Pauvres gens, pauvres étourdis ! Le vent se mit à enfler ... doucement d'abord ... si doucement que l'on ne s'en apercevait pas ... On y était depuis toujours habitué ! Les volets claquèrent ... On courut les fixer. Les girouettes grincèrent. Des sifflements se faisaient entendre dans les branches, les lampions s'éteignirent. Les bérets et les coiffes s'envolèrent. C'était un souffle puissant, sans relâche et sans répit, qui devenait bien vite plus terrible qu'une tempête, puis qui dépassa de loin tous les ouragans. Les tuiles partirent elles-aussi, les cheminées. Le vent arrachait les arbres.










Mais, de l'autre côté des dunes, ce fut encore beaucoup plus terrifiant. On mit un moment à s'en apercevoir ... Le vent avait commencé à soulever le sable. Rien ne pouvait l'arrêter ... C'était un fleuve ... C'était une mer qui déferlait ... Comme on voit au sommet des grandes vagues des crêtes d'écume blanche, on vit au sommet des dunes des crêtes, des nuages de sable ... Le jour se levait, un jour jaunâtre, rougeâtre tout à la fois. La force du vent augmentait toujours. C'étaient vraiment tous les vents de l'Enfer qui soufflaient là !


Il ne fallut que quelques heures pour que tout fut achevé : Le sable des dunes avait tout recouvert, jardins, prés et prairies, granges, hangars, niches, maisonnettes et maisons. Au moment où le soleil arriva à l'aplomb du clocher de l'église, celle-ci disparut, tout entière submergée. Le clocher disparut à son tour. On disait que le Curé était demeuré en son église. On ne le revit plus jamais ... La population, néanmoins, fut sauvée, se retrouvant sans toits, sans feux, sans rien. S'étant repliée du côté du petit-Village, elle avait assisté à tout.


On dit que chacun retrouva la foi : Du plus grand au plus petit, les villageois s'atelèrent à la tâche ... Ils construisirent un nouveau village ... De Godefroi de Bouillon je ne reparlerai point : On sait ce qu'il en advint.




*
_ " Il se fait tard, la mère ... N'entendez-vous point sonner une cloche, au loin, sourdement ? "


















_" C'est le Curé qui fait sonner sa cloche à son clocher, là-bas, sous les dunes. Quand vient le vent, le grand vent d'hiver ... Quand le vent siffle dans les aiguilles des pins et dans les branches ... Quand le sable se lève sur les plages, et court comme un fleuve ... Quand le vent arrache les oyats, les roule en pelotes et les fait courir au loin, quand les mouettes se laissent emporter par la tempête ... Alors, le soir, on entend le Curé sonner ses cloches ... Sourdement ... Dans le clocher enseveli.




















































LES MOULINS OLERONNAIS




















Traditionnellement, les maisons d'Oleron sont blanchies à la chaux. C'est ainsi que nous les avons connues. Il n'en a pas toujours été ainsi. En Oleron comme ailleurs, autrefois, régnait la plus grande fantaisie. Chaque façade, de chaque maison, pauvre ou riche, comme partout ailleurs, était ornée d'ocre,de violet, de rose ou de gris. C'est pour une raison bien précise que les choses ont changé ...






En ce temps-là, il y avait en Oleron trois mille deux cent quatre vingt cinq arpents de terres cultivées, onze mille trois cent cinquante six quartiers de vignes labourables, onze cent quatre vingt douze vaches, deux cent soixante dix huit boeufs, quatre mille huit cent neuf moutons et brebis, cinquante neuf moulins à vent, treize mille deux cent vingt quatre habitants ... Et ... trois cent quatre vingt dix bourriques ...




C'est peu ... Je parle pour ce qui est des bourriques ... Quant aux ânes de toutes espèces, il n'en manquait point dans tout le royaume. Ce temps-là, en effet, était celui, ( On en a partout conservé le souvenir, en Saintonge et dans l'Aunis ...) Ce temps là était celui où, allègrement, on s'égorgeait partout à propos de bondieuseries. Protestants et Catholiques, respectivement sûrs de leur doctrine, rivalisaient d'ardeur pour envoyer leurs voisins en Paradis, faisant assaut de civilités pour hâter un si heureux événement. Oleron, par hasard diront certains, par intelligence prétendront les autres, avait jusque là été épargnée.




















Agrippa d'Aubigné, Calviniste, natif de Pons, ville fortifiée sur la route de Saintes à Bordeaux écrivait Les Tragiques. Il portait pourpoint de dorures et large fraise sous le menton ...Tragique époque, en effet, Catherine de Médicis venait de faire assassiner à Paris trois mille protestants pour fêter la Saint Bathélémy. Le roi de Navarre, qui venait d'épouser sa Margot, ne sauva sa vie qu'en abjurant. Aggrippa d'Aubigné écrivait Les Tragiques à la pointe de l'épée, en ravageant la Saintonge et le Bordelais.


Je ne sais si ce fut ce grand poète qui vint en Oleron ... Et puis qu'importe ... Je ne sais si le Seigneur dont je veux conter l'histoire était même Catholique ou Réformé ... Ne cherchons point à le savoir ...


Un certain Sire, donc, Romain ou Calviniste, après avoir ravagé le littoral, entreprend de traverser le coureau pour faire entrer les Oleronnais en Paradis eux-aussi. Pour préparer son temps, fort précieux, il envoie des émissaires précurseurs. Ils débarquent au soir et, pendant toute la nuit, ils s'affairent de leur mieux. Le travail fut fait et bien fait. On n'avait oublié aucun de ceux que l'on promettait d'occire. Chaque maison occupée par une famille du clan adverse fut badigeonnée de blanc... Les fours à chaux ont toujours été nombreux dans la région ... Point de temps perdu, au premier rayon du soleil le Seigneur et ses rêtres sauraient où aller. L'affaire fut menée rondement et avec habileté ... Personne ne s'en aperçut ... C'était réellement du travail bien fait !


























On avait compté sans la Providence, qui, parfois, fait bien les choses. On avait compté sans Deny, braconnier de son état, qui avait coutume de poser ses nasses à anguilles dans les fossés, tous les soirs, et de les relever chaque matin ...


Il était Protestant, mais là n'est pas l'objet. En tout cas, c'était un brave homme, chacun pouvait en convenir. Sous l'astre de la nuit, il voit briller avec éclat les façades blanchies. Il se doute de ce qui se passe. Il court d'une seule traite jusqu'au moulin où ses corréligionnaires ont l'habitude de se réunir. Il raconte l'histoire, d'une seule traite, sans reprendre souffle. Ne sachant quel parti prendre, ils se mettent tous en prière. Dieu les entendit semble-t-il ...










L'ouragan se leva brusquement, alors que rien ne l'annonçait. Il enveloppa de son souffle toute l'île, de la pointe de Maumusson à la pointe de Chassiron.


Ah! Ce fut vite fait ... Pas le temps d'en parler ... Les moulins ... Et vous vous souvenez qu'il y en avait cinquante neuf en oleron ... Tous les moulins de l'île se mirent à tourner, à tourner furieusement ... On dit que c'est depuis ce temps-là que leurs ailes sont brisées. En un rien de temps, ils étaient tous vidés de leur farine.












Le matin, qui fut bien surpris ? _ Ce fut notre triste Sire : Au premier rayon dardé par le soleil, les maisons de l'île d'Oleron apparurent toute, toutes sans exception, éclatantes d'une même blancheur ...


Fort marri, il repartit vers d'autes cieux. C'est ainsi que, pour cette fois-ci, Calvinistes et Catholiques Romains évitèrent de s'entr'égorger ... Pour cette fois-ci ...


C'est en souvenir de cela que les Oleronnais ont pris l'habitude de reblanchir leurs façades à chaque printemps.


































*












Ce fut une époque de folie, de fureur et de sang. En mille cinq cent cinquante deux naquit , de parents Réformés, dans cette Saintonge qui fut si longtemps anglaise, près du donjon de Pons, Théodore Agrippa d'Aubigné. Il est resté, sans aucun doute, l'un des plus grands, sinon le plus grand parmi les grands poètes français, encore que son nom soit méconnu ... Par la parole, par la plume et par l'épée, il fut de tous les combats. Compagnon d'Henri de Navarre, lequel devait devenir Henri Quatre, il fut poursuivi par l'Inquisition. Il dut fuir à Montargis, à Giens, à Orléans. De retour en Saintonge, il se mit, comme simple soldat au service de la cause protestante. Il se battit à Jarnac, Roche-Abeilles, Pons ...




_ " Oh la ! Mon cheval, nous avons bien galopé et beaucoup trotté ... L'heure est venue de reposer nos corps et, pour moi, de saisir la plume ... Déposons l'épée. "




Mais la plume est une arme encore et le style ne saurait être celui des oisifs, des "lépreux de la cervelle"... On ne peut rire "ayant sur soi sa maison démolie". Dans un monde où l'ordre naturel est renversé, où les rois ne sont plus des rois, où les juges sont criminels, où les classes dirigeantes sont corrompues, le poète, pas plus que le soldat, ne trichera ...




"Si quelqu'un me reprend que mes vers échauffés
Ne sont rien que de meurtre et de sang étoffés,
Qu'on n'y lit que fureur, que massacre, que rage
Qu'horreur, malheur, poison, trahison et carnage,
Je lui réponds : Ami, ces mots que tu reprends
Sont les vocables d'art de ce que j'entreprends. "
























L' heure est aux pendaisons d'Amboise, aux massacres de Vassy, à ceux de la la Saint-Barthélémy. La Saintonge où les partisans de la Réforme sont nombreux est particulièrement touchée par les combats, les luttes, les guerres, les incendies, les hécatombes. Agrippa d'Aubigné vint-il en Oleron ?






Dans notre île, les Réformés étaient nombreux. La plupart des églises furent démolies, il n'en resta pas pierre sur pierre. Ce fut le cas, tout particulièrement, pour l'église de saint-Denis. Selon les périodes, selon les moments, on s'égorgea, alternativement, entre Catholiques et Protestants.


Il y avait en Oleron trois mille deux cent quatre vingt cinq arpents de terres cultivées, onze mille trois cent cinquante six quartiers de vignes labourables, onze cent quatre vingt douze vaches, deux cent soixante dix huit boeufs, quatre mille huit cent neuf moutons et brebis, cinquante neuf moulins à vent, treize mille deux cent vingt quatre habitants et ... trois cent quatre vingt dix bourriques ...


C'est peu ... Je parle pour ce qui est des bourriques ... Les habitants ? _ Ils devaient bien être aussi sots, mais pas plus, que dans le reste du royaume, ce qui représente déja un nombre conséquent, vu la façon dont ils se conduisaient.


















Agrippa d'Aubigné arborait le pourpoint doré. Sa fraise de dentelle lui haussait le menton. Il faut imaginer que bien des Barons , des Ducs et des Princes portaient aussi la fraise ... Ce n'était guère favorable, semble-t-il, à l'acuité de leur jugement. Passe encore qu'ils portent de la dentelle, si, au moins, ils n'avaient point manié la dague et porté l'épée.






*




Au moment où commence mon histoire, et je me moque bien qu'on la tienne pour fantasque ou réelle ... Où est le fantasque en cette affaire ? ... Au moment où commence mon histoire, Protestants et Catholiques, dans la Saintonge toute entière rivalisent d'ardeur pour envoyer en Paradis leurs voisins. En Oleron, les villages n'ont pas encore été atteints par cette folie ... On saura se rattraper par la suite et de belle manière !




_" Oh là, mon cheval ! Oh ! "




Une troupe ... Une horde de soldats parvient à la Pointe du Chapus. Leur chef était-il Catholique ou Protestant ? _ Je ne sais ... Et puis, après tout qu'importe ! Je ne sais quelle était la religion du Seigneur qui arrivait là et je ne veux pas le savoir. C'était juste après la Saint-Barthélémy, Henri de Navarre venait juste d'épouser sa Margot; il n'avait sauvé sa vie qu'en abjurant. Agrippa d'Aubigné écrivait Les Tragiques . L'Aquitaine et la Saintonge étaient ravagées.










Un certain Sire, donc, Romain ou Calviniste, ayant tout détruit sur le littoral, entreprend de passer le coureau pour expédier en Paradis ceux qui ne partagent pas ses idées. Pour économiser son temps, fort précieux, et afin qu'il lui en restât pour quelque repos et pour la rédaction de quelque poème peut-être, il envoie des émissaires en éléments précurseurs. Pour sa part, il demande qu'on dresse sa tente et qu'on lui trouve du vin et des huîtres . On en trouve en abondance ... Allons, la nuit sera bonne et la journée du lendemain sera vigoureuse ! On boit, on mange, on dort.








Pendant ce temps, les éclaireurs s'embarquent sur des coques de noix. Profitant du voile de brume ils prennent pied aux environs du rocher d'Ors. Pendant toute la nuit, ils s'affairent de leur mieux ... Ils ne sont guère nombreux, mais la plus grande ardeur les anime, le travail fut fait et bien fait : On n'oublia aucun de ceux que l'on se promettait d'occire ... Chacun, muni d'un seau de bois et d'un gros pinceau, badigeonna de blanc les façades des maisons appartenant aux gens du clan adverse. Point de temps perdu ... Au premier rayon du soleil le Seigneur, ayant passé la mer, saurait où mener ses reîtres, où bouter le feu, où porter l'épée ou bien la dague. Personne ne s'était réveillé. Personne ne s'était aperçu de ce que l'on avait fait ... C'était réellement du travail bien fait !




















On avait compté sans la Providence, qui, parfois, fait bien les choses ... On avait compté sans Denys, le bossu, braconnier de son état ... Il avait coutume de poser sa nasse à anguilles, le soir, dans le fossé, et de revenir la chercher au petit matin. Il était Calviniste, mais là n'est point l'important, c'était en tous cas un fort brave homme, chacun pouvait l'attester.




Le petit bossu, avec ses sabots de bois, couvert d'un mauvais bonnet et d'une méchante vareuse de toile, jette sa nasse à l'eau, sous les branches d'un pied de tamarin. En écho au bruit qu'il a fait, il entend courir et chuchoter. Il rampe jusqu'au bout du ruisseau, tout près des premières maisons du village ...Il a tout vu ... Il a tout compris ! Il cavale d'une seule traite jusqu'au moulin où ses coreligionnaires ont l'habitude de se réunir. Il raconte son histoire, sans reprendre son souffle.






_ " ... Et pas une maison de nos amis n'a été épargnée ... La mienne comme les vôtres ... Toutes, toutes marquées de blanc ! "




Il y a là Dandonneau, le marchand de vin, Michon, le Notaire, le grand Caron, avec sa femme et son fils, le menuisier, le forgeron, le charron, le berger et la bergère, huit ou dix fermiers et fermières, riches ou misérables, un pêcheur, le bûcheron, le boulanger ... Et le bon-à rien que tout le monde aime bien comme il est ... Ils portent chapeaux noirs et vêtements sombres. Ils ont tous la Bible à la main. Ne sachant que faire, ils se jettent à genoux et se mettent en prière ... Dieu les entend, semble-t-il :














... Brusquement, le vent se lève ... Rien ne l'avait annoncé ... Un vent ! ... Mais un vent d'une puissance à nulle autre pareille ... Un vent d'apocalypse pour le moins, venant du plus profond de l'univers. Un vent qui saisit, qui enveloppe toute l'île, de la pointe de Maumusson jusqu'à la pointe de Chassiron ...












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Ah ! ... Ce fut vite fait ... En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire ou l'écrire ... Les moulins ... Il faut se souvenir qu'il y avait cinquante neuf moulins en Oleron, ( Il n'en reste aujourd'hui que quelques uns, encore sont-ils décoiffés, pour la plupart. ) ... Tous les moulins de l'île se mettent à tourner, à tourner en vrombissant furieusement ... Certains racontent que, dès ce temps-là, plusieurs moulins en eurent les ailes brisées, les bardeaux de leur toiture arrachés ... En un rien de temps, tous les moulins étaient vidés de leur farine !
























Le matin venu, qui fut bien surpris? Ce fut notre triste Sire, passé du Chapus en Oleron ... Au premier rayon du soleil, les maisons de l'île lui apparurent toutes, sans exception, éclatantes d'une même blancheur ...
Il repartit, fort marri, vers d'autres pays. C'est ainsi que, pour cette fois, Catholiques et Calvinistes restèrent en paix.




C'est en souvenir de ces faits que les Oleronnais ont pris l'habitude de blanchir leurs façades à la chaux, chaque printemps. Auparavant, elles affichaient, comme ailleurs, la plus grande fantaisie, ornées d'ocre, de violet, de rose ou de gris ...








( A propos ... Saviez-vous qu'Aggrippa d'Aubigné, le Saintongeais, était le grand-père de Madame de Maintenon ? )















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